Témoin de la nuit – Kishwar Desai

Kishwar DESAI

Témoin de la nuit (traduit par Benoîte Dauvergne)

Editions de l’Aube, 2014

283 pages

Présentation de l’éditeur

Simran Singh, travailleuse sociale, est chargée d’une affaire délicate : une adolescente est retrouvée dans la luxueuse maison familiale, bâillonnée et brûlée après avoir été violée. Autour d’elle, treize cadavres empoisonnés. Pourtant la police soupçonne bientôt la jeune fille ! A charge pour Simran de découvrir la vérité, dans une société où naître fille peut s’avérer dangereux…

Best-seller traduit dans une dizaine de pays, Témoin de la nuit a reçu la Costa First Novel Award en 2010.


Simran Singh est une femme célibataire, qui a la quarantaine, chose inimaginable pour sa mère et une bonne partie de la population. Elle est travailleuse sociale bénévole, dans les prisons. Elle est appelée par un de ses amis, chef de la police de Jullundur dans le Punjab, sa ville d’origine, pour qu’elle parle à une jeune fille dépressive et traumatisée qui a survécu à l’assassinat de toute sa famille. La police la soupçonne et Simran est chargée de gagner sa confiance, de la faire parler et de découvrir sa version de ce qui s’est passé.

L’affaire est sordide. L’adolescente de quatorze ans, Durga, a été retrouvée dans la maison de sa famille, attachée à un lit, à moitié empoisonnée, brûlée et violée. Dans la maison, les membres de sa famille gisent assassinés, empoisonnés et pour certains poignardés. Les preuves manquent pour déterminer quel a été son rôle, ou elles sont trop accablantes et toutes accusent la jeune fille. En cherchant à se rapprocher de Durga, Simran enquête un peu sur sa famille, et sa soeur qui a disparu cinq ans plus tôt. La famille Atwal était une famille riche, aisée, et qui avait bonne réputation. Mais ils haïssaient une chose en particulier : leurs filles.

Je ne vais pas en dévoiler plus sur l’intrigue de cette histoire – elle mérite d’être découverte en même temps que Simran. Mais il est intéressant de voir cette femme libre et indépendante – elle fume, boit et couche avec des hommes en dehors du mariage – confrontée à des hommes qui la méprisent sur une affaire de femmes oppressées. On suit à la fois les pensées de Simran, son récit de l’enquête sur la famille de Durga et son idolâtrie pour les fils, une sorte de journal que Durga écrit en prison et un échange de mails entre Simran et Binny, la belle-soeur de Durga.

Ce roman noir est très ancré dans des faits de société qui ont encore cours en Inde au nom d’une tradition sinistre. Celle simplement que les filles sont un fardeau, et que la naissance d’une fille est un désastre quand celle d’un garçon est une bonne chose. L’auteur révèle un certain nombre de fait que j’ignorais et qui sont glaçants. Le foeticide est d’ailleurs courant. Dans certaines familles, les bébés de sexes féminins sont enlevés à leur mère dès la naissance, endormis à l’opium avec l’espoir qu’ils ne se réveillent pas. On a d’ailleurs des faits démographiques marquants : dans certains régions d’Inde le « sex ratio » est de moins de 500 femmes pour 1000 hommes.

Un polar noir, très noir, qui va visiter l’aspect sinistre de la société indienne, puisqu’on a aussi un aperçu de la corruption de la police et du système judiciaire, sans parler de viol, du commerce des femmes, et des mariages arrangés. Tout ce récit n’aurait pas été possible si le personnage n’avait pas été une femme indépendante. Cela fait que le récit est trouble : pas de manichéisme. On a son point de vue, donc son jugement – souvent vacillant – sur les protagonistes qu’elle va côtoyer. Et finalement tout n’est pas tranché. L’histoire est horrible, le portrait de cette famille est glaçant, mais pour autant, en ce qui concerne les autres personnages impliqués – le chef de la police par exemple -, leur rôle est moins clair, et il est difficile de les juger.

Le style n’est pas transcendant, c’est même de ce point de vue-là assez oubliable, mais tout le contexte du roman, ce qu’il montre de la société indienne est passionnant : les traditions, les relations avec les parents, le contexte social et politique, l’Histoire de la région. C’est ce qui me plaît autant dans ce genre de roman, très noir, mais très ancré dans leur contexte social et qui font apprendre beaucoup de choses à leurs lecteurs. Je le conseille donc pour cette raison et je suis curieuse de lire d’autres aventures de Simran Singh.

Pour en savoir plus : le documentaire radio de Julie et Jean-Philippe Navarre « Collection Particulière : La condition des femmes en Inde » (France Culture).

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2 réflexions sur “Témoin de la nuit – Kishwar Desai

  1. manu dit :

    Ta critique est intéressante ! Je ne connaissais ni le roman, ni tout le contexte très sombre et ignoble qui l’entoure dans l’Inde actuelle. Comment as-tu découvert ce roman ?

    • Je ne sais plus comment je l’avais découvert. Je crois que c’était dans le cadre d’un concours où l’un des lots était de cette auteur. Et puis j’ai lu d’autres polar de cette maison d’édition. Le résumé était intéressant, et puis un polar indien, c’est plutôt rare !

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