Les Yeux dans les arbres – Barbara Kingsolver

 

 

Barbara KINGSOLVER
Les Yeux dans les arbres (traduit par Guillemette Belleteste)
Editions Rivages poche, 2014
659 pages
1ère édition (VO) : 1998

Présentation de l’éditeur

En 1959, Nathan Price et les siens quittent l’Amérique pour le Congo belge. Pasteur baptiste, Price pense évangéliser un peuple qui ne rêve que d’autonomie et de liberté. La révolution éclate, mettant fin à l’illusion. Tour à tour, sa femme et ses quatre filles racontent la ruine tragique de leur famille qui, malgré ses croyance, ne résiste à rien : ni à la détresse, ni aux orages, ni aux tourments de l’Histoire.


Nathan Price bouleverse sa famille quand il leur annonce son intention de se rendre au Congo pour évangéliser un village. Sa femme et ses filles, attachées à leur confort de famille américaine moderne, sont catastrophées. Orleanna, la mère, panique, pense aux maladies, a peur de manquer. Rachel est la fille aînée, belle et superficielle, et elle ne veut pas quitter l’eau chaude, l’électricité et ses produits de beauté. Leah est la bonne élève qui idolâtre son père tandis que sa jumelle, à moitié handicapée, pose sur sa famille et sur l’obstination de leur père un regard plus ironique. Enfin, Ruth May est la plus jeune, la dernière enfant, celle qui pense à jouer, l’intrépide.

Leur installation est pour elles toutes un véritable bouleversement : elles se retrouvent dans un village perdu en pleine nature, sauvage, loin du confort et de la sécurité des villes. Là ils rencontrent les habitants, apprennent difficilement à vivre selon de nouvelles contraintes, et à comprendre leurs voisins. En tous cas, les filles de la famille apprennent des choses, acceptent de changer leurs points de vue. Leur père, lui reste accroché à ses croyances. Et la révolution et la guerre civile vont encore fragiliser leur mode de vie et leur famille.

Je ne sais pas pourquoi, j’imaginais, en ouvrant ce livre, Nathan Price comme un père Ingalls, droit et bienveillant. Alors que pas du tout ! Price est un pasteur intransigeant, un père strict et un homme qui refuse la lâcheté. Un mari qui écrase sa femme, un père qui effraie ses filles. Et qui préfère l’obstination à leur santé et à leur sécurité. Cette aventure au Congo est son combat, son cheval de bataille. Mais il reste aveugle à ce qui l’entoure, aux personnes qui lui sont proches, qui elles mènent un véritable combat quotidien, et il ne va voir ni le drame venir, ni sa famille se déliter.

Les Yeux dans les arbres, c’est une histoire de famille, un drame, le récit intimiste d’un épisode de l’Histoire – la décolonisation et l’indépendance du Congo belge. C’est aussi une façon d’opposer la civilisation occidentale, sa bonne conscience et ses croyances soit disant supérieure, au mode de vie de la campagne congolaise. Ce que j’ai aimé, c’est l’évolution des points de vue des filles qui – au contraire de leur père – sont plus ancrées dans la vie quotidienne : elles comprennent petit à petit les mythes, les rituels ; elles voient le travail acharné, la malnutrition des enfants, la maladie, les cicatrices, la mortalité infantile. La progression est marquée par les titres des parties : « Les choses que nous avons apportées », « Les choses que nous avons apprises », « Les choses que nous ignorons », « Les choses que nous avons perdues », « Les choses que nous avons rapportées »… qui sont plutôt explicites quant à cette évolution.

Les filles prennent la parole à tour de rôle. Elles ont donc chacune un point de vue différent, et racontent les choses, avec leurs biais, et ça enrichit d’autant ce que nous découvrons de leur histoire. Elles restent toutes très différentes, entre Adah qui ne croit plus en dieu depuis des années et trace son propre chemin en même temps qu’elle traîne sa jambe tordu, Leah qui est la fille sage et fidèle, et qui prendra pourtant le chemin le plus radical, Rachel qui reste fidèle à elle-même : superficielle, franche et égoïste.

On suit l’arrivée de la famille au Congo, et leur adaptation laborieuse à la vie congolaise. Ils affrontent de nombreuses difficultés, jusqu’au drame. Et on continue de les suivre encore après le drame,une façon d’appréhender les conséquences de tout ce qu’ils auront vécu.

Barbara Kingsolver maîtrise son sujet, et elle nous donne à voir un épisode historique par le petit bout de la lorgnette, celui d’une famille étrangère et qui va être directement impactée par les évènements. L’écriture accroche et la progression dans le drame – avec flashback et flashforward – est bien gérée. J’ai beaucoup aimé cette lecture. C’est le second roman de Barbara Kingsolver que je découvre, et j’adore les univers qu’elle ouvre à ses lecteurs. J’ai pu m’immerger facilement dans les vies et les histoires de chacun des personnages, et j’en garde un fort souvenir plusieurs mois après l’avoir refermé.

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Le Bâtard de Kosigan, 1. L’ombre du pouvoir, Fabien Cerutti

Fabien CERUTTI
Le Bâtard de Kosigan, 1. L’ombre du pouvoir
Editions Mnémos, 2014
352 pages
Collection Icares

 

Le chevalier assassin, Pierre Cordwain de Kosigan, dirige une compagnie de mercenaires d’élite triés sur le volet. Surnommé le « Bâtard », exilé d’une puissante lignée bourguignonne et pourchassé par les siens, il met ses hommes, ses pouvoirs et son art de la manipulation au service des plus grandes maisons d’Europe.

En ce mois de novembre 1339, sa présence en Champagne, dernier fief des princesses elfiques d’Aëlenwil, en inquiète plus d’un. De tournois officiels en actions diplomatiques, de la boue des bas fonds jusqu’au lit des princesses, chacun de ses actes semble servir un but précis. À l’évidence, un plan de grande envergure se dissimule derrière ces manigances. Mais bien malin qui pourra déterminer lequel…


Nous sommes en 1339, en plein Moyen Âge. Mais un Moyen Âge habité autant par des humains, que par des elfes, des nains, des orcs ou d’autres créatures plus ou moins connues du bestiaire de la fantasy. L’Eglise a longtemps traqué ces créatures, leur magie étant impie, et une paix fragile a été accordée quand une princesse elfe est devenue Comtesse de la Champagne, faisant de celle-ci une terre d’asile pour les elfes et les autres peuples pourchassés. Mais en Champagne, la situation est difficile a tenir, puisqu’elle est prise en étau entre le Royaume de France et le Duché de Bourgogne – indépendant de la Couronne. Dans ce contexte instable, Pierre Cardwain de Kosigan, dit « Le Bâtard », est un interlocuteur privilégié pour toute basse-besogne, complot secret, ou enquête discrète. Un tournoi organisé en Champagne est au coeur de tous les enjeux politiques et diplomatiques de l’année, et bien sûr, le Bâtard de Kosigan a décidé d’y participer.

C’est le journal du chef mercenaire qui nous est dévoilé ici. Et, je ne sais pas pourquoi, je m’attendais presque à un personnage plus violent et bourrin. Je ne dis pas qu’il n’est pas violent, mais il est beaucoup plus subtile. Bon, il triche, ment, séduit, corrompt, trahit et assassine, mais le phrasé est élégant, et il est difficile de savoir qui il sert réellement – bon, en fait c’est facile : lui-même – et quel est son but. Avertissement (annoncé dès la première page): il ne révèlera pas ses plans. On découvre donc au fur et à mesure chacune de ses actions et ses conséquences. On devine derrière une stratégie sans jamais avoir de plan d’ensemble. Et on se fait surprendre – en tous cas, je me suis faite avoir par ses intrigues.

Tout le roman va donc tourner autour du tournoi (ahah !). C’est une action qui dure quelques jours, qui porte une forte tension, et qui va nécessiter du personnage bien des efforts. Mais on va aussi suivre la correspondance de Michaël Konnigan, un lointain descendant de Pierre Cadwain de Kosigan de la fin du XIXe siècle, à qui on livre un curieux objet en héritage et qui va en apprendre plus – ou plutôt soulever de nombreux questions – sur son ancêtre magouilleur. Les deux fils de l’intrigue se mêlent habilement et le deuxième présage de grands évènements à venir dans le premier.

Et en substance, on en apprend plus sur ce monde, ce Moyen Âge-là : la magie, les ravages faits par l’Inquisition dans les rangs des peuples anciens. On croise plusieurs races : Humals (hommes à têtes de lion), elfes, nains, Changesang (capable de prendre l’apparence d’autres personnes), esprits de rivière… Au delà de cet aspect magique, ce Moyen Âge a un goût d’authentique. Et pour cause, l’auteur est historien. Certains mots de vocabulaire employés, les pièces d’armures, les types de chevaux, les textes en ancien français qui nécessitent une traduction (d’ailleurs le journal du mercenaire a sûrement été traduit pour qu’on puisse le lire ;) )… tout nous met dans l’ambiance des romans de chevalerie, les complots en plus. Et j’insiste là-dessus, parce que c’est un sentiment que l’on a rarement dans les romans de fantasy dite médiévale.

Je ne m’attendais pas non plus que toute l’action soit si condensée autour d’un évènement, mais j’ai beaucoup aimé, et même si ça peut paraître court, il y a tellement de combats – décrits avec minutie, notamment lors du tournoi – d’actions, de retournement de situation, de « je veux bien te servir, mais en fait je sais que je vais te trahir », de double-jeu, etc. qu’on n’a pas le temps de s’ennuyer.

En conclusion, j’ai passé un très bon moment de lecture.

La Guerre des Lulus – Régis Hautière et Hardoc

Régis HAUTIERE et HARDOC
La Guerre des Lulus
Casterman, 2013
3 tomes publiés – Série en cours

Présentation de l’éditeur

Lucas, Lucien, Luigi et Ludwig sont quatre des pensionnaires de l’orphelinat de l’abbaye de Valencourt en Picardie. Tout le monde les surnomme les Lulus. En cet été 1914, lorsque l’instituteur est appelé comme tant d’autres sous les drapeaux, personne n’imagine que c’est pour très longtemps. Et les Lulus ne se figurent évidemment pas une seconde que la guerre va déferler sur le monde finalement rassurant qu’ils connaissent. Bientôt, le fracas de l’artillerie résonne dans le ciel d’été. Il faut partir, vite. Mais lorsque la troupe évacue l’abbaye manu militari,les Lulus, qui ont une fois de plus fait le mur, manquent à l’appel. Sans l’avoir voulu, ils se retrouvent soudain à l’arrière des lignes allemandes.

  • La Guerre des Lulus, 1914. La Maison des enfants trouvés
  • La Guerre des Lulus, 1915. Hans
  • La Guerre des Lulus, 1916. Le Tas de brique

Lucas, Lucien, Luigi et Ludwig sont quatre amis qui adorent faire les 400 coups ensemble, si bien que l’instituteur et leurs responsable à l’orphelinat les appellent les « Lulus ». Un jour de 1914, l’instituteur est mobilisé pour combattre contre l’Allemagne, persuadé que la guerre ne durera pas. Pourtant quelques semaines plus tard, l’armée fait évacuer l’orphelinat et le village voisin car celui-ci se trouve dans le périmètre de bombardement de l’armée allemande. Les Lulus, partis construire une cabane au fond des bois n’ont rien vu, et quand ils rentrent le soir, les lieux sont déserts. Sans le savoir, ils sont coincés derrière les lignes allemandes.

Série publiée pour le centenaire de la Première Guerre mondiale – à raison d’un tome par an jusqu’en 2018 (du moins, je suppose que c’est le projet, vu le rythme de parution actuel)-, La Guerre des Lulus est une chouette série de BD à conseiller à tout le monde. On révise assez peu son histoire de la Guerre mondiale, mais on suit les aventures des Lulus, bientôt rejoints par une Luce , alors qu’ils tentent de survivre et d’échapper aux soldats. On a donc à la fois une histoire de guerre, une aventure et aussi le récit d’une amitié entre ces garçons.

J’ai beaucoup aimé la façon dont leur relation est amenée au début du premier tome. Ils n’ont pas forcément des caractères compatibles, mais partager la même chambrée les a rapprochés. Ils restent des enfants dans la guerre, gardent une certaine naïveté malgré les dangers auxquels ils sont confrontés, et les paroles qu’ils échangent font parfois penser à un dialogue de La Guerre des boutons : effronterie, lucidité et candeur malgré tout. Le résultat est amusant et non dénué de tendresse : tout pour me plaire !

Les aventures de ces trois tomes nous montrent des ambiances complètement différentes de la guerre. Ils sont d’abord relativement épargnés, avant de plonger dans la vie à l’arrière des lignes de front. Chaque tome est très bien construit, retransmet la vie telle qu’on pouvait la vivre à ce moment-là. On ne voit pas les combats au front, mais ceux-ci sont évoqués de manière détournée et les aventures des Lulus se concentrent plus sur la vie des civils. C’est fait avec suffisamment de subtilité pour que les allemands – les ennemis dans l’histoire – ne soient pas caricaturés ; cette absence de manichéisme est grandement appréciable. Et il y a suffisamment de suspens d’un tome à l’autre pour inciter à lire la suite.

Les personnages sont attachants et, Première Guerre mondiale ou pas, c’est plus cet aspect-là qui m’attire que le conflit en lui-même. Je vous invite donc à vous pencher sur cette bande dessinée qui plaira à tous les âges. C’est une excellente série et j’attends avec impatience de retrouver les Lulus l’année prochaine !

La Dernière frontière – Howard Fast

Howard FAST
La Dernière frontière (traduit par Catherine de Palaminy)
Editions Gallmeister, 2014
304 pages
Collection Totem

Présentation de l’éditeur

1878. Les Indiens cheyennes sont chassés des Grandes Plaines et parqués en Territoire indien, aujourd’hui l’Oklahoma. Dans cette région aride du Far West, les Cheyennes assistent, impuissants, à l’extinction programmée de leur peuple. Jusqu’à ce que trois cents d’entre eux, hommes, femmes, enfants, décident de s’enfuir pour retrouver leur terre sacrée des Black Hills. À leur poursuite, soldats et civils arpentent un pays déjà relié par les chemins de fer et les lignes télégraphiques. Et tentent à tout prix d’empêcher cet exode, ultime sursaut d’une nation prête à tout pour retrouver liberté et dignité.

La Dernière frontière est l’un des plus grands livres consacrés à la question indienne : tout un chapitre de l’histoire américaine défile ici au rythme haletant d’un film sur grand écran.


1878. Les Cheyennes ont été chassés de leur terre ancestrale et ont été parqués dans le Territoire indien, une réserve de l’Oklahoma, où ils se meurent, de faim et de maladies. L’agence qui gère ce territoire ne reçoit pas assez de subventions pour nourrir tous les hommes et toutes les femmes qui lui sont confiées. Un jour, trois hommes s’enfuient. C’est le début d’une crise qui va complètement dépasser et l’agence et le régiment de l’armée stationnée dans le région. Alors qu’on leur impose de livrer 10 hommes en otage en attendant que les trois hommes soient capturés, Little Wolf et Dull Knife, les deux chefs cheyennes vieillissants, décident de partir pour un dernier voyage. La tribu s’enfuit vers le Nord et la traque commence. Celle-ci nous est racontée du point de vue des chasseurs : militaires ou civils qui se sont lancés sur les traces de la tribu. Marche pénible, escarmouches, fuites dans la nuit… les Cheyennes se défendent et toujours avancent obstinément vers leur but.

Cette histoire s’est vraiment passée. C’est l’auteur qui, en ayant eu un écho de cet évènement, a mené des recherches dans les journaux de l’époque qui en ont parlé. Avoir le point de vue des poursuivants et des civils qui ont été informés par les journaux est assez amusant. Et plutôt triste aussi. Les journaux ont colporté des rumeurs de massacres et de pillages, alimentant le spectre d’une nouvelle guerre indienne alors que celles-ci semblaient bel et bien terminées. Ça en dit beaucoup sur l’époque à laquelle se déroule le roman, sur les mentalités et sur l’incompréhension totale entre les tribus indiennes et l’américain moyen.

J’ai adoré ce roman. Ce fut une histoire terrible et le roman retransmet parfaitement toutes les questions que cela soulève. L’auteur est critique par rapport à la gestion de cette traque, tant par les autorités que par l’armée ou la presse. Le roman est fouillé, son ancrage historique est très réaliste et il est porteur d’un vrai souffle épique. L’ambiance western est quelque chose qui me plaît particulièrement, et en lisant ce roman, je me figurais des images comme on peut les voir dans certains films sur ce thème, depuis Little Big Man jusqu’à Danse avec les loups.

Je ne m’attendais pas à lire ce roman aussi facilement, j’avais un mauvais a priori peut-être à cause du souvenir très moyen que j’avais de Smoky, le dernier roman « western » que j’ai lu. J’ai donc été très agréablement surprise. J’ai lu ce roman en une petite journée et je suis complètement emballée par ce que j’ai lu. C’est bien écrit, entraînant et passionnant. Il y a des passages qui sont révoltants, mais cette obstination, cette volonté de retrouver sa liberté, quitte à en mourir, m’a beaucoup touchée et c’est sûrement ce que j’ai le plus aimé. La Dernière frontière est un très beau roman sur la question indienne et je vous le recommande, que le sujet vous intéresse ou pas.

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La Mort est mon métier – Robert Merle

Robert MERLE

La Mort est mon métier

Editions Folio, 2006

369 pages

Présentation de l’éditeur

Le Reichsführer Himmler bougea la tête, et le bas de son visage s’éclaira…

– Le Führer, dit-il d’une voix nette, a ordonné la solution définitive du problème juif en Europe.

Il fit une pause et ajouta :

– Vous avez été choisi pour exécuter cette tâche.

Je le regardai. Il dit sèchement :

– Vous avez l’air effaré. Pourtant, l’idée d’en finir avec les Juifs n’est pas neuve.

– Nein, Herr Reichsführer. Je suis seulement étonné que ce soit moi qu’on ait choisi…


A qui puis-je dédier ce livre, sinon aux victimes de ceux pour qui la Mort est un Métier.

Robert Merle raconte dans ce roman la vie de Rudolf Lang, un homme allemand né en 1900, qui a fait la guerre très jeune et qui a été un fervent « serviteur » de la dictature nazie. On le voit jeune, subir la présence de son père, un allemand fier de son pays, très chrétien, très strict, faisant régner une discipline de fer. C’est cette discipline qui lui permet de grimper quelques échelons dans la hiérarchie de l’armée pendant la Première Guerre mondiale. On voit éclore ses convictions extrémistes alors qu’il subit le chômage après la défaite de l’Allemagne, on le voit se relever en adhérant au parti nazi qui va tout de suite comprendre son potentiel et l’exploiter. Rudolf Lang a vraiment existé, il s’appelait Rudolf Hoess et il a été le commandant du camp d’Auschwitz.

Robert Merle a construit son roman à partir de la retranscription d’un entretien d’un psychologue avec cet homme au moment du procès de Nuremberg. Il a comblé les trous de sa biographie en romançant et en imaginant sa vie. Il s’est aussi beaucoup documenté sur ce qui s’est passé à Auschwitz, et sur ce qui a amené les nazis à construire les camps de cette façon.

Il est très intéressant d’avoir cette édition, avec la préface de Robert Merle, écrite en 1972, vingt ans après la première publication du roman. Elle permet de remettre ce roman dans son contexte : en 1952, l’horreur des camps avait déjà été évacuée, devant des impératifs politiques. Il avait beau être « démodé » quand il a été publié, ce roman mérite d’être toujours lu. Il est diablement efficace et parvient parfaitement à rendre compte de l’horreur de ce que ça a été dans les camps. C’est d’ailleurs pire quand on a le point de vue du bourreau – un bourreau qui est un rouage particulièrement zélé et discipliné -, quand on voit le processus de construction d’une telle machine de guerre.

Ce portrait, cette histoire sont glaçants. Par bien des aspects, c’était plus horrible que tout ce que j’avais déjà pu lire ou voir sur les camps de concentration. Est-ce que je le conseille ? Disons que si ce genre de récit vous intéresse, avec ce point de vue si proche de l’horreur, oui, allez-y.

Pour conclure sur ce roman, un dernier mot de la part de l’auteur, extrait de la préface de 1972 :

« Il y a eu sous le Nazisme des centaines, des milliers de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »

XXe siècle

Pourquoi j’ai mangé mon père – Roy Lewis

Roy LEWIS

Pourquoi j’ai mangé mon père (traduit par Vercors et Rita Barisse)

Editions Babel, 1996

174 pages

Présentation de l’éditeur

« Ta saloperie de feu va vous éteindre tous, toi et ton espèce, et en un rien de temps, crois-moi ! Yah ! je remonte sur mon arbre, cette fois tu as passé les bornes, Edouard, et rappelle-toi, le brontosaure aussi avait passé les bornes, où est-il a présent ? Back to the trees ! clama-t-il en un cri de ralliement. Retour aux arbres ! »

Les inventions et mésaventures d’Edouard, hominien de génie, auquel s’oppose son frère Vania, un écolo de la préhistoire, narrées avec les tics de langage de nos modernes ethnologues, ont valu à ce désopilant roman un succès immédiat.

1ère édition en 1960 : The Evolution Man.


 

Ernest nous raconte les aventures de sa famille et en particulier de son père alors qu’ils vivent à l’époque du pléistocène. Edouard, le père d’Ernest, est un fervent adepte du progrès et il n’a qu’un seul but : celui d’évoluer pour devenir un vrai Homo Sapiens. Il recherche alors la nouveauté et l’invention géniale à tous prix, secondé par ses fils plus ou moins impliqué et persuadé du bien de ce qu’il tente d’accomplir : découverte et maîtrise du feu, taille de silex, exogamie, cuisine, dessin… Ernest raconte pas à pas et avec beaucoup d’humour les tentatives réussies ou avortées pour atteindre le progrès.

C’est raconté avec un langage très moderne et donc bourré d’anachronismes. C’est aussi très drôle, puisque tous ont un rapport assez détaché avec la mort, la douleur, et donc les échecs comme les réussites sont contrebalancées avec humour. Il y a le personnage du père qui est un puits à citations sur pattes (pour les lecteurs en tous cas ^^) qui encourage et pousse ses enfants vers toujours plus de progrès. Et puis il y a, à l’inverse, l’oncle Vania, rétrograde, qui préfère rester dans les arbres, mais en descendre pour débattre avec son frère, de préférence au coin du feu et avec une cuisse de gazelle grillée à la main.

C’est décalé, drôle, et en même temps, on ne peut s’empêcher de voir, dans cette histoire d’hommes préhistoriques découvrant le feu et se lançant à la poursuite du progrès, une image du monde moderne avec ses excès et ses paradoxes. Il pose donc un certain nombre de questions, et nous montre que le feu peut autant permettre de se protéger contre les tigres à dents de sabre, que de créer des catastrophes et brûler la moitié de la savane.

C’est donc une lecture qui vaut le coût. C’est drôle, ça se lit facilement et on passe un bon moment !

XXe siècleDécennie 1960 – Littérature étrangère

L’ingratitude des fils – Pierre D’Ovidio

Couverture - L'ingratitude des fils

Pierre D’OVIDIO

L’ingratitude des fils

Editions 10-18, 2011

249 pages

Collection Grands Détectives

Présentation de l’éditeur

Hiver 1945. Paris est libéré mais les conditions matérielles d’existence ne se sont guère améliorées : privations et rationnement, marché noir et trafics en tout genre. C’est dans ce climat de tensions que des enfants, jouant dans les ruines d’un immeuble de Malakoff, découvrent un cadavre dont une main est peinte en noir. Le jeune inspecteur Maurice Clavault est dépêché pour mener l’enquête. Son unique indice : un message laissé dans la bouche du mort : « A PARM ». Grâce à l’aide de Ginette, sa petite amie actrice, ses pas le mènent jusqu’à un immigré lituanien, sauvé de la rafle du Vel’ d’Hiv’, un certain Samuel Litvak… Si la victime ne peut plus parler, les fantômes qu’elle a laissés derrière elle parleront à sa place.

Mon avis

Un cadavre retrouvé dans les ruines d’un immeuble bombardé, tué d’une balle en plein coeur, au lendemain de la libération, ça soulève pas mal de question : vengeance envers un collabo ou un fasciste ? règlement de compte sur le marché noir ? Maurice Clavault enquête. C’est un jeune inspecteur, hanté par les semaines qu’il a passé dans un camp de prisonniers en Allemagne et par la disparition de son cousin, embarqué lors d’une rafle, insomniaque, et qui se lie avec Ginette, une jeune femme vendeuse, qui fait de la figuration pour le cinéma. Elle suit avec intérêt son enquête et lui donne mène quelques coups de pouce.

En parallèle, nous suivons la vie de Samuel Litvak, immigré lituanien arrivé en France dans les années 1920. Nous voyons l’installation de son commerce à Paris, son mariage, sa vie familiale, et les difficultés qu’il rencontre lorsque l’armée allemande occupe Paris et commence ses exactions contre les juifs.

L’ingratitude des fils est donc un polar historique. Ce meurtre et l’enquête sont surtout un prétexte pour parler de la Seconde Guerre mondiale, de ses conséquences sur la vie des civils, et de ses traces après la libération. C’est sûrement le premier livre que j’ai l’occasion de lire sur cette période si particulière : Paris est libéré, la France est libérée, mais les combats se poursuivent en Allemagne, la vie est extrêmement difficile avec la pénurie et le rationnement. Il y a aussi une sorte de purge orchestrée par le gouvernement pour faire condamner les collabos. Cette ambiance est très bien décrite par l’auteur, mais au détriment du reste.

C’est en tous cas le sentiment que j’en ai eu. L’enquête, et la partie de l’intrigue qui s’y rapporte, est finalement très effacée. Et la quatrième de couverture embellit le roman. Ce n’est pas un mauvais livre, mais il ne faut pas le lire pour l’aspect policier. Il est très peu présent et l’enquêteur n’est pas très charismatique. Par contre, les amateurs de fiction sur cette période historique seront, je pense, comblé par tout ce qui y est décrit.

Pour ma part, je n’en attendais rien de particulier et ça ne m’a apporté rien de particulier. C’est donc sur un sentiment mitigé que j’ai refermé ce livre.

ABC thriller polars