Le Rouge vif de la rhubarbe – Auður Ava Ólafsdóttir

 

 

 

 

Auður Ava Ólafsdóttir
Le Rouge vif de la rhubarbe (traduit par Catherine Eyjólfsson)
Editions Zulma, 2016
155 pages

Présentation de l’éditeur

Souvent aux beaux jours, Ágústína grimpe sur les hauteurs du village pour s’allonger dans le carré de rhubarbe sauvage, à méditer sur Dieu, la beauté des nombres, le chaos du monde et ses jambes de coton. C’est là, dit-on, qu’elle fut conçue, avant d’être confiée aux bons soins de la chère Nína, experte en confiture de rhubarbe, boudin de mouton et autres délices.

Singulière, arrogante et tendre, Ágústína ignore avec une dignité de chat les contingences de la vie, collectionne les lettres de sa mère partie aux antipodes à la poursuite des oiseaux migrateurs, chante en solo dans un groupe de rock et se découvre ange ou sirène sous le regard amoureux de Salómon. Mais Ágústína fomente elle aussi un grand voyage : l’ascension de la « Montagne », huit cent quarante-quatre mètres dont elle compte bien venir à bout, armée de ses béquilles, pour enfin contempler le monde, vu d’en haut…


J’avais été un peu touchée par Rosa Candida – cette histoire d’amoureux des roses qui s’épanouit soudain dans la paternité – et rendue complètement indifférente par L’Embellie – à cause du personnage sans doute. Je partais donc vaguement blasée en ouvrant Le Rouge vif de la rhubarbe. Et pourtant – est-ce à cause de la taille de ce court roman qui empêche les détours et les élucubrations ? – cette histoire m’a véritablement enchantée.

Ágústína est née avec deux jambes qui ne peuvent la porter, d’un père inconnu et d’une mère qui voyage constamment pour accomplir des travaux de recherche. Elle demeure dans son  village islandais natal avec Nina, la vieille femme qui l’a recueillie, entre le champ de rhubarbe dans lequel elle a été conçue et la grève toute proche, le regard levé vers la montagne qui les surplombe. Montagne qu’elle rêve de gravir, malgré ses 844 mètres d’altitude : un exploit jugé impossible pour elle.

Relations de voisinage, confection de boudins et de confitures, rencontre avec Salomon, le fils de la nouvelle chef de chœur du village, lecture de lettres de sa mère, rêveries ou conversations mentales avec Dieu… la vie d’Ágústína est dépeinte au fil des saisons, avec délicatesse et poésie.

J’ai aimé le point de vue de cette adolescente toujours un peu décalée par rapport à ceux qui l’entourent, cette vision du monde qui lui est propre, sa force et sa volonté dans tout ce qu’elle fait, même quand il s’agit de marcher constamment sur ses béquilles pour traîner ses jambes faibles. J’ai aimé l’ambiance de ce village isolé au milieu d’une nature superbe. J’ai aimé cette impression de flottement, de douceur, de poésie et cette fin ouverte (au lecteur d’apprécier toutes les possibilités qui lui sont offertes).

Autant les autres romans de l’auteur m’avaient laissée de marbre, autant je préfère ce premier roman, doux, pas encore calibré, et dont la lecture m’a aéré la tête. Essayez : ça fait un bien fou !

8470b-abc2016

Lune captive dans un oeil mort – Pascal Garnier

Pascal GARNIER

Lune captive dans un oeil mort

Editions Zulma, 2009

156 pages

Présentation de l’éditeur

Martial et Odette viennent d’emménager dans une résidence paradisiaque du sud de la France, loin de leur grise vie de banlieue. Les Conviviales offrent un atout majeur : protection absolue, et sécurité garantie – pour seniors uniquement. Assez vite, les défaillances du gardiennage s’ajoutent à l’ennui de l’isolement. Les premiers voisins s’installent enfin. Le huis-clos devient alors un shaker explosif : troubles obsessionnels, blessures secrètes, menaces fantasmées du monde extérieur. Jusqu’à ce que la lune, une nuit plus terrible que les autres, se reflète dans l’oeil du gardien…

Avec beaucoup d’humour et de finesse, malgré la noirceur du sujet, Pascal Garnier brosse le portrait d’une génération à qui l’on vend le bonheur comme une marchandise supplémentaire. Une fin de vie à l’épreuve d’un redoutable piège à rêves.


Martial et Odette ont acheté une maison aux Conviviales, la résidence surveillée pour retraités et personnes âgées, censée être un paradis. Au début du roman, ils sont seuls. Ils s’ennuient. Puis vient le premier couple de voisins, suivis de peu par une personne seule. Entre l’ouverture du club animé par Nadine, les matinées à la piscine et les promenades dans les environs, l’entente est cordiale. Pourtant il suffit d’un grain de sable pour gripper le système et alors le huis-clos devient un cauchemar.

Drôle de cadre que celui de ce roman. Le plus bizarre, c’est que vu le titre et vue la quatrième de couverture (enfin le rabats pour les éditions Zulma), c’est sûr et certain que ça va mal se terminer. Le lecteur le sait, et pourtant, il se fait presque surprendre par l’auteur qui amène la discordance de manière subtile, par petites touches, graduellement, jusqu’au drame.

Oui, c’était comme de vivre en vacances, à la différence près que les vacances avaient une fin alors qu’ici il n’y en avait pas. C’était un peu comme s’ils s’étaient payés l’éternité, ils n’avaient plus d’avenir. Preuve qu’on pouvait s’en passer.

Ce qui m’a amené vers ce roman, c’est son titre : « Lune captive dans un oeil mort ». En un mot, je trouve ça sublime.

On va passer successivement dans la tête de chaque personnage, découvrant tour à tour leur personnalité, leur mentalité, leurs secrets. Dans un huis-clos pareil, c’est bien les secrets qui volent en éclats quand la crise explose. L’ambiance glauque, alimentée de paranoïa, est vraiment bien rendue par son auteur qui développe un sacré art du suspens. Il se fait aussi un plaisir de décortiquer les travers contemporains et on y plonge en même temps que ces personnages.

Je me trouve un peu à court de mots pour parler plus avant de ce petit roman, mais j’ai beaucoup apprécié cette ambiance, cette descente aux enfers, cette vision assez noire de la société française. C’est le genre de romans dans lequel on se laisse embarquer sans effort, et qu’on avale sans y prendre garde. Attention toutefois, c’est chaud et salé !