Les Yeux dans les arbres – Barbara Kingsolver

 

 

Barbara KINGSOLVER
Les Yeux dans les arbres (traduit par Guillemette Belleteste)
Editions Rivages poche, 2014
659 pages
1ère édition (VO) : 1998

Présentation de l’éditeur

En 1959, Nathan Price et les siens quittent l’Amérique pour le Congo belge. Pasteur baptiste, Price pense évangéliser un peuple qui ne rêve que d’autonomie et de liberté. La révolution éclate, mettant fin à l’illusion. Tour à tour, sa femme et ses quatre filles racontent la ruine tragique de leur famille qui, malgré ses croyance, ne résiste à rien : ni à la détresse, ni aux orages, ni aux tourments de l’Histoire.


Nathan Price bouleverse sa famille quand il leur annonce son intention de se rendre au Congo pour évangéliser un village. Sa femme et ses filles, attachées à leur confort de famille américaine moderne, sont catastrophées. Orleanna, la mère, panique, pense aux maladies, a peur de manquer. Rachel est la fille aînée, belle et superficielle, et elle ne veut pas quitter l’eau chaude, l’électricité et ses produits de beauté. Leah est la bonne élève qui idolâtre son père tandis que sa jumelle, à moitié handicapée, pose sur sa famille et sur l’obstination de leur père un regard plus ironique. Enfin, Ruth May est la plus jeune, la dernière enfant, celle qui pense à jouer, l’intrépide.

Leur installation est pour elles toutes un véritable bouleversement : elles se retrouvent dans un village perdu en pleine nature, sauvage, loin du confort et de la sécurité des villes. Là ils rencontrent les habitants, apprennent difficilement à vivre selon de nouvelles contraintes, et à comprendre leurs voisins. En tous cas, les filles de la famille apprennent des choses, acceptent de changer leurs points de vue. Leur père, lui reste accroché à ses croyances. Et la révolution et la guerre civile vont encore fragiliser leur mode de vie et leur famille.

Je ne sais pas pourquoi, j’imaginais, en ouvrant ce livre, Nathan Price comme un père Ingalls, droit et bienveillant. Alors que pas du tout ! Price est un pasteur intransigeant, un père strict et un homme qui refuse la lâcheté. Un mari qui écrase sa femme, un père qui effraie ses filles. Et qui préfère l’obstination à leur santé et à leur sécurité. Cette aventure au Congo est son combat, son cheval de bataille. Mais il reste aveugle à ce qui l’entoure, aux personnes qui lui sont proches, qui elles mènent un véritable combat quotidien, et il ne va voir ni le drame venir, ni sa famille se déliter.

Les Yeux dans les arbres, c’est une histoire de famille, un drame, le récit intimiste d’un épisode de l’Histoire – la décolonisation et l’indépendance du Congo belge. C’est aussi une façon d’opposer la civilisation occidentale, sa bonne conscience et ses croyances soit disant supérieure, au mode de vie de la campagne congolaise. Ce que j’ai aimé, c’est l’évolution des points de vue des filles qui – au contraire de leur père – sont plus ancrées dans la vie quotidienne : elles comprennent petit à petit les mythes, les rituels ; elles voient le travail acharné, la malnutrition des enfants, la maladie, les cicatrices, la mortalité infantile. La progression est marquée par les titres des parties : « Les choses que nous avons apportées », « Les choses que nous avons apprises », « Les choses que nous ignorons », « Les choses que nous avons perdues », « Les choses que nous avons rapportées »… qui sont plutôt explicites quant à cette évolution.

Les filles prennent la parole à tour de rôle. Elles ont donc chacune un point de vue différent, et racontent les choses, avec leurs biais, et ça enrichit d’autant ce que nous découvrons de leur histoire. Elles restent toutes très différentes, entre Adah qui ne croit plus en dieu depuis des années et trace son propre chemin en même temps qu’elle traîne sa jambe tordu, Leah qui est la fille sage et fidèle, et qui prendra pourtant le chemin le plus radical, Rachel qui reste fidèle à elle-même : superficielle, franche et égoïste.

On suit l’arrivée de la famille au Congo, et leur adaptation laborieuse à la vie congolaise. Ils affrontent de nombreuses difficultés, jusqu’au drame. Et on continue de les suivre encore après le drame,une façon d’appréhender les conséquences de tout ce qu’ils auront vécu.

Barbara Kingsolver maîtrise son sujet, et elle nous donne à voir un épisode historique par le petit bout de la lorgnette, celui d’une famille étrangère et qui va être directement impactée par les évènements. L’écriture accroche et la progression dans le drame – avec flashback et flashforward – est bien gérée. J’ai beaucoup aimé cette lecture. C’est le second roman de Barbara Kingsolver que je découvre, et j’adore les univers qu’elle ouvre à ses lecteurs. J’ai pu m’immerger facilement dans les vies et les histoires de chacun des personnages, et j’en garde un fort souvenir plusieurs mois après l’avoir refermé.

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Pottsville, 1280 habitants – Jim Thompson

 

 

Jim THOMPSON
Pottsville, 1280 habitants (traduit par Jean-Paul Gratias)
Editions Rivages, 2016
270 pages
Collection Rivages Noir

Présentation de l’éditeur

Shérif de Pottsville, 1280 habitants, au début du vingtième siècle,Nick Corey évite de trop se fatiguer à se mêler des affaires de ses administrés. Débonnaire, apparemment pas très malin, il se laisse même contester et humilier en public. Comme si ça ne suffisait pas, il est cocu et pourrait bien perdre son poste aux prochaines élections. Il décide donc de commencer à faire le ménage…

Première traduction intégrale du plus célèbre romande Jim Thompson, un classique incontournable.


Ce qui est amusant à propos de ce roman – et c’est ce qui m’a attirée au premier abord -, c’est l’histoire de sa traduction. En effet, lors de cette réédition pour l’anniversaire de la collection Rivages/Noir, ce qui fait parler de ce roman, ce sont les changements qu’a apporté la nouvelle traduction, illustrant en quelque sorte un avant et un après de la traduction comme métier et discipline littéraire. Le titre change, de « 1275 âmes » à « Pottsville, 1280 habitants », retrouvant ainsi ses 5 âmes perdues (le titre original étant : Pop. 1280). Certains passages avaient aussi été tronqués. Bref, si l’anecdote est plutôt amusante (plus d’information sur cette histoire de traduction ici et ), le roman l’est aussi (une chance).

Nick Corey, shériff à Pottsville, aime sa tranquillité plus que tout et, au grand dam de ses concitoyens, il ne tient pas vraiment à appliquer la loi. Il est débonnaire, passe ses journées renversé sur sa chaise, les pieds sur son bureau, le chapeau sur les yeux. Sa phrase préférée est « Je ne dirais pas que vous avez tort, mais je ne dirais pas que vous ayez raison non plus », un summum d’argumentaire et de fermeté. On le voit donc se faire humilier, quelqu’un sous-entend devant lui des doutes quant à la fidélité de sa femme, elle-même une furie qui passe son temps à le houspiller. Et puis il y a les notables qui menacent de le destituer, de soutenir un autre homme aux prochaines élections du shérif.

Quand la menace de perdre son poste se fait plus forte, il commence à faire le ménage. Et finalement, malgré son sens tordu du discours, son air pataud et sans volonté, on le découvre bien plus malin qu’il n’y paraît. Les toilettes publiques sous ses fenêtres qui l’empuantissent, les deux maquereaux qui l’ont cogné, le mari violent de sa maîtresse, il élimine de manière diablement efficace les obstacles et révèle être un manipulateur machiavélique et cynique. Si le côté pataud du personnage m’a d’abord semblé pénible, c’est diablement réjouissant de le voir effectuer sa métamorphose et d’assister à chacun de ses tours. Tout ça avec une vision du monde amorale et une logique implacable.

Ce roman de 1964 (première traduction française en 1966) est devenu un classique du roman noir et il mérite bien ses deux appellations. Ce type personnage est mythique : c’est l’anti-héros qu’on déteste. Et puis il y a ce style, ce ton : c’est Nick Corey le narrateur qui nous raconte cette histoire et s’il ne nous dévoile pas ses plans, on lit ses répliques avidement et il nous retourne la tête tout autant qu’à ses interlocuteurs. C’est aussi drôle, mais attention d’un humour noir et plutôt grinçant. Une excellente lecture !

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The Help – Kathryn Stockett

Kathryn STOCKETT
The Help
Editions Penguin Books, 2010
451 pages

Présentation de l’éditeur

Enter a vanished world : Jackson, Mississippi, 1962.

Where black maids raise whete children, but aren’t trusted not to steal the silver…

There’s Aibileen, raising her seventeenth white child and nursing the hurt caused by her own son’s tragic death; Minny, whose cooking is nearly as sassy as her tongue; and white Miss Skeeter, home from college, who wants to know why her beloved maid has disappeared.

Skeeter, Aibileen and Minny. No one would ever believed they’d be friends; fewer still would tolerate it. But as each woman finds the courage to cross boundaries, they come to depend and rely upon one another. Each is in search of a truth. And together they have an extraordinary story to tell…


A Jackson, Mississippi, en 1962, les femmes Blanches emploient des Noires pour faire le ménage, la cuisine et élever leurs enfants, alors qu’elles organisent un club de bridge ou lèvent des fonds pour « les pauvres enfants affamés d’Afrique ». Aibileen travaille chez les Leefolt. Leur fille, Mae Mobley, 2 ans, est le 17ème enfant qu’elle élève. Elle est là tous les jours, et assiste aux grands moments de sa vie. Minny a une langue trop bien pendue pour garder longtemps un emploi, même si sa cuisine est divine. Skeeter revient à Jackson après avoir obtenu un diplôme, et retourne chez elle pour découvrir que Constantine, la bonne qui l’a élevée pendant 22 ans a disparu. Sa mère lui met la pression pour faire d’elle une jeune femme convenable et attirante, et lui trouver vite un mari. Mais Skeeter a un projet : écrire. Une histoire de toilettes et la rencontre d’Aibileen et de Minny lui donnent un sujet. Un sujet dangereux, mais un sujet qui pourrait changer bon nombre de choses à Jackson.

J’inaugure avec cette chronique les lectures en VO sur ce blog. On m’avait prêté ce livre il y a deux ou trois ans ; j’ai enfin passé le cap et je l’ai lu. Et je rejoins l’avis général pour dire que ce livre est plein de force et d’émotion, et donc qu’il est à lire. Pour une fois, je ne pourrai pas juger le roman sur le style de son auteur  – sur du français oui, mais je ne vais pas commenter de l’anglais. Ça se lit bien, mais le langage est parfois très familier et retranscrit des accents (avec oubli d’auxiliaire, contraction, expressions presque argotiques, etc.) et donc loin de l’anglais académique qu’on apprend. Il vaut mieux avoir un bon niveau d’anglais parce que c’est un peu perturbant.

On suit les points de vue d’Aibileen, de Skeeter et de Minny, alors qu’elles poursuivent leurs chemins à Jasckson : Skeeter se met à développer un point de vue contraire à ce que la bonne société voudrait d’elle, Minny doit se faire aux bizarres habitudes de sa nouvelle patronne, et Aibileen prend soin de Mae Mobley en lui racontant des histoires sur la tolérance. L’ambiance de la ville est très bien transmise, entre la bienséance de la société blanche huppée, les relations compliquées entre les communautés noire et blanches, avec la menace du Ku Klux Klan ou celle que les femmes blanches font peser sur leurs employées : qu’une rumeur sur l’une d’elle se répande et elle ne pourra plus trouver de travail en ville.

On est aussi dans un contexte bien particulier, avec le début des marches pour les droits civils, l’influence des actions de Rosa Parks et Martin Luther King. Il y a un subtil changement social, puisque c’est aussi le début du mouvement hippie, et qu’une musique contestataire se répand – Bob Dylan est cité plusieurs fois -, changement qui semble peu affecter Jackson. Par contre, on ressent bien la tension qu’il y a entre les deux communautés. Mais cela est mis en scène de manière intelligente par l’auteur puisqu’elle aborde de manière nuancée les relations entre ces femmes blanches et leurs bonnes, des relations de respect, de conflit, de peur, des relations parfois inexistantes.

Je suis complètement emballée et émue par cette lecture, je l’ai lu bien plus vite que ce à quoi je m’attendais et le fait d’avoir vu l’adaptation cinématographique avant de le lire ne m’a absolument pas gênée. Au contraire, le fait de lire en anglais m’a rappelé des intonations ou des voix des actrices du film ce qui a d’autant plus enrichi ma lecture. A lire sans hésiter !

Inferno – Dan Brown

Dan BROWN
Inferno (traduit par Dominique Defert et Carole Delporte)
Editions Le Livre de poche, 2014
612 pages

Présentation de l’éditeur

Robert Langdon, professeur de symbologie à Harvard, se réveille en pleine nuit à l’hôpital. Désorienté, blessé à la tête, il n’a aucun souvenir des dernières trente-six heures.

Pourquoi se trouve-t-il à Florence ? D’où vient cet objet macabre que les médecins ont découvert dans ses affaires ? Quand son monde vire brutalement au cauchemar, Langdon décide de s’enfuir avec une jeune femme, Sienna Brooks. Rapidement, il comprend qu’il est en possession d’un message codé, créé par un éminent scientifique qui a consacré sa vie à éviter la fin du monde, une obsession qui n’a d’égale que sa passion pour Inferno, le grand poème épique de Dante. Pris dans une course contre la montre, Langdon et Sienna font tout pour retrouver l’ultime création du scientifique, véritable bombe à retardement, dont personne ne sait si elle va améliorer la vie sur terre ou la détruire.


Ce qui est compliqué avec ces romans, c’est que tout ce qu’on peut révéler de l’intrigue est présent dans la quatrième de couverture. Tout de même, récapitulons. Robert Langdon, le héros de Da Vinci Code notamment, se réveille amnésique dans un hôpital de Florence, sans savoir comment il y est arrivé. Il s’enfuit, est poursuivi, et pour retrouver la mémoire, il doit suivre un jeu de piste laissé par un scientifique pour trouver ses derniers travaux. Tout repose sur la connaissance de l’œuvre de Dante et de sa vie à Florence, sujet que Langdon connaît bien puisqu’il lui est arrivé de le traiter lors de cours et de conférences.

On retrouve dans ce roman toutes les ficelles du thriller : course contre la montre, poursuite, alternance des points de vue en poursuivants et poursuivis, suspens, recherche de la vérité pour surmonter l’amnésie, notamment. Ça ne m’aurait pas dérangé si ça avait été plus subtil. En effet, toutes ces ficelles m’ont semblé un peu grosses. En terme d’écriture, c’est efficace, plutôt fluide, mais ce n’est pas « bien écrit » (selon mes critères, en tous cas) comme on pourrait le souhaiter. Je veut dire par là : pas d’originalité, platitude du style. Il y a notamment un flash-back sur une conférence que Langdon a fait pour présenter des éléments de l’œuvre de Dante qui m’a paru très mal introduite dans l’histoire, au point que ça m’a profondément agacée. Les effets de suspens, les pauses dans le discours, les jeux avec le public, retranscrits dans le flashback n’avaient pas lieu d’être, d’autant plus que c’était très mal fait. Mais l’objectif du roman étant de présenter un divertissement efficace, on va dire que cela convient à ce qu’il doit être.

Je suis plutôt mitigée aussi concernant le « fond » de ce roman, c’est-à-dire le « pourquoi » de toute cette intrigue, [spoiler]cette histoire de la surpopulation[/spoiler]. (Pour lire les spoiler, surligner le texte.) Pour moi, ce n’est pas vraiment le lieu d’en parler, ni le meilleur moyen de sensibiliser là-dessus. Et puis, la fin m’a fait l’effet d’un pétard mouillé, façon « tout ça pour ça », [spoiler]puisque de toute façon, il n’y avait pas de risque de fin du monde [/spoiler]. Du coup les 600 pages précédentes ne servaient plus à grand chose, l’enjeu était désamorcé.

En revanche, s’il y a quelque chose que j’aime bien dans ce roman, c’est la visite des lieux historiques et très touristiques de Florence – le Palazzo Pitti, le Palazzo Vecchio, notamment – qui m’a beaucoup parlé parce que j’ai pu les visiter il y a quelques années. On voit les coulisses de certains musées. Et j’aime bien le fait de chercher des indices dans des œuvres de génies artistiques pour toutes les informations que l’auteur nous donne à leur sujet.

Ce fut une lecture en demi-teinte, donc, mais comme je l’ai mentionné plus tôt, c’est un livre conçu pour être un best-seller, un divertissement qui accroche, et pour ça il a rempli son rôle.

Le + : une adaptation cinématographique est prévue pour octobre 2016, réalisée par Ron Howard, avec Tom Hanks et Felicity Jones.

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La Dernière frontière – Howard Fast

Howard FAST
La Dernière frontière (traduit par Catherine de Palaminy)
Editions Gallmeister, 2014
304 pages
Collection Totem

Présentation de l’éditeur

1878. Les Indiens cheyennes sont chassés des Grandes Plaines et parqués en Territoire indien, aujourd’hui l’Oklahoma. Dans cette région aride du Far West, les Cheyennes assistent, impuissants, à l’extinction programmée de leur peuple. Jusqu’à ce que trois cents d’entre eux, hommes, femmes, enfants, décident de s’enfuir pour retrouver leur terre sacrée des Black Hills. À leur poursuite, soldats et civils arpentent un pays déjà relié par les chemins de fer et les lignes télégraphiques. Et tentent à tout prix d’empêcher cet exode, ultime sursaut d’une nation prête à tout pour retrouver liberté et dignité.

La Dernière frontière est l’un des plus grands livres consacrés à la question indienne : tout un chapitre de l’histoire américaine défile ici au rythme haletant d’un film sur grand écran.


1878. Les Cheyennes ont été chassés de leur terre ancestrale et ont été parqués dans le Territoire indien, une réserve de l’Oklahoma, où ils se meurent, de faim et de maladies. L’agence qui gère ce territoire ne reçoit pas assez de subventions pour nourrir tous les hommes et toutes les femmes qui lui sont confiées. Un jour, trois hommes s’enfuient. C’est le début d’une crise qui va complètement dépasser et l’agence et le régiment de l’armée stationnée dans le région. Alors qu’on leur impose de livrer 10 hommes en otage en attendant que les trois hommes soient capturés, Little Wolf et Dull Knife, les deux chefs cheyennes vieillissants, décident de partir pour un dernier voyage. La tribu s’enfuit vers le Nord et la traque commence. Celle-ci nous est racontée du point de vue des chasseurs : militaires ou civils qui se sont lancés sur les traces de la tribu. Marche pénible, escarmouches, fuites dans la nuit… les Cheyennes se défendent et toujours avancent obstinément vers leur but.

Cette histoire s’est vraiment passée. C’est l’auteur qui, en ayant eu un écho de cet évènement, a mené des recherches dans les journaux de l’époque qui en ont parlé. Avoir le point de vue des poursuivants et des civils qui ont été informés par les journaux est assez amusant. Et plutôt triste aussi. Les journaux ont colporté des rumeurs de massacres et de pillages, alimentant le spectre d’une nouvelle guerre indienne alors que celles-ci semblaient bel et bien terminées. Ça en dit beaucoup sur l’époque à laquelle se déroule le roman, sur les mentalités et sur l’incompréhension totale entre les tribus indiennes et l’américain moyen.

J’ai adoré ce roman. Ce fut une histoire terrible et le roman retransmet parfaitement toutes les questions que cela soulève. L’auteur est critique par rapport à la gestion de cette traque, tant par les autorités que par l’armée ou la presse. Le roman est fouillé, son ancrage historique est très réaliste et il est porteur d’un vrai souffle épique. L’ambiance western est quelque chose qui me plaît particulièrement, et en lisant ce roman, je me figurais des images comme on peut les voir dans certains films sur ce thème, depuis Little Big Man jusqu’à Danse avec les loups.

Je ne m’attendais pas à lire ce roman aussi facilement, j’avais un mauvais a priori peut-être à cause du souvenir très moyen que j’avais de Smoky, le dernier roman « western » que j’ai lu. J’ai donc été très agréablement surprise. J’ai lu ce roman en une petite journée et je suis complètement emballée par ce que j’ai lu. C’est bien écrit, entraînant et passionnant. Il y a des passages qui sont révoltants, mais cette obstination, cette volonté de retrouver sa liberté, quitte à en mourir, m’a beaucoup touchée et c’est sûrement ce que j’ai le plus aimé. La Dernière frontière est un très beau roman sur la question indienne et je vous le recommande, que le sujet vous intéresse ou pas.

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No Angel – Jay Dobyns

Jay DOBYNS et Nils JOHNSON-SHELTON
No Angel. Mon voyage épuisant d’agent infiltré au sein des Hells Angels
(traduit par Daniel Lemoine)
Editions 13e Note, 2010
511 pages

Présentation de l’éditeur

Une histoire vraie, un flic infiltré chez les Hells Angels.

« – Deux ou trois choses. Premièrement : si tu veux abattre quelqu’un, tire dans la tête. Deuxièmement : si tu pointes un fusil sur moi, t’as intérêt à avoir l’intention de t’en servir. Et, troisièmement : je t’emmerde, tire tout de suite, sinon je te tabasse avec ton flingue puis je t’encule sur le capot de ma voiture. »


No Angels raconte comment Jay « Bird » Dobyns, flic au Bureau « Tabacco, Alcool and Firearms », a pris part à une opération d’infiltration des Hells Angels, ce groupe de motards marginaux et violents. Ce n’est pas son premier travail d’infiltration. Il s’est déjà construit un personnage, et sous le pseudonyme de Bird, il vend et achète des armes, a un passé de toxicomane et a intégré un club de motards, les « Solos Angeles ».

 Avec d’autres policiers et un informateur, il entre en contact avec les Hells Angels d’Arizona afin d’amasser des preuves contre eux pour pouvoir les inculper devant un tribunal. Jay Dobyns nous raconte alors cette mission, et toutes les relations qu’il lie avec des Hells Angels à travers son personnage de Bird. A travers son récit, il décrit à la fois le fonctionnement de ces gangs et des valeurs parfois paradoxales qui les composent, et ce que vit un flic infiltré. Les Hells Angels sont un groupe marginal très structuré avec des règles très strictes pour intégrer le gang, tout en représentant la liberté et la solidarité. La mission d’infiltration est aussi très éprouvante pour l’auteur. Il doit assister à des choses avec un sentiment tout en en montrant un autre, il ne peut pas agir comme il le voulait. Comme les Hells Angels l’aiment bien, ils le sollicitent et l’impliquent de plus en plus dans leurs affaires, tandis que lui les côtoient avec des sentiments contradictoires – appréciant certaines qualités de ces hommes tout en restant conscient de ce dont ils sont capables.

Tout cela est très bien raconté par l’auteur qui arrive à embarquer son lecteur dans ce tourbillon qui l’a embarqué lui. Cet univers – tant celui des Hells Angels que celui des agents infiltrés – est très fascinant. Jay Dobyns a été lessivé par cette mission et on sent bien la tension qui finit par apparaître au fil des pages. Ses propos sont très francs, il ne fait pas de bons sentiments, témoignant simplement et avec force de son métier et de son expérience.

Je ne suis pas sûre que ce roman soit toujours disponible – sa maison d’édition n’existant plus – ce qui m’interroge d’ailleurs sur l’intérêt de cette chronique. Mais sait-on jamais ? En tous cas, j’ai beaucoup aimé cette lecture et cette autobiographie m’a bien intéressée.

Exécutions à Victory – S. Craig Zahler

S. Craig ZAHLER

Exécutions à Victory (Traduit par Sophie Aslanides)

Editions Gallmeister, 2015

468 pages

Collection Néonoir

Présentation de l’éditeur

Après un échange bref et brutal avec un flic de l’Arizona, un homme d’affaires se suicide. La sanction tombe aussitôt. Jules Bettinger, le flic désobligeant mais très décoré, est muté avec femme et enfants dans un trou perdu. A Victory, dans le Missouri. Là des pigeons morts jonchent les rues et on dénombre plus de sept cent criminels pour un policier. Bientôt, dans cette ville glaciale, ce ne sont pourtant pas des pigeons mais des cadavres mutilés que Bettinger va ramasser à la pelle.


Jules Bettinger aurait dû faire preuve de plus de tact quand cet homme est venu lui parler de la disparition de sa très jeune petite amie avec un paquet d’argent sous le bras. Le suicide est brutal, tout comme la mutation à Victory, Missouri. Au delà du fait qu’il y fasse froid – chose que Bettinger déteste -, les statistiques de la criminalité sont affolantes : on dénombre 1 flic pour 700 criminels. Jules se met au travail, affublé d’un nouveau partenaire, Dominic Williams, policier rétrogradé pour avoir tabassé un suspect. L’arrivée de Bettinger bouscule un peu les habitudes du commissariat, et notamment celles de son coéquipier qui n’apprécie ni ses méthodes, ni sa façon de fouiner dans des affaires qui ne le concernent pas. Puis, deux jours après l’arrivée de Bettinger, c’est l’hécatombe et des attaques se multiplient en ville.

Exécutions à Victory se passe dans cette frange des USA où la loi a tellement peu d’effet que se pose la question, pour les policiers : comment faire son métier efficacement sans pencher vers l’illégalité ? Ce roman montre le moment où la question ne se pose plus puisque la survie devient le seul impératif.

L’auteur pose un fabuleux décor pour son récit noir et violent. Victory est une ville glaciale, miséreuse, avec des quartiers délabrés voire abandonnés qui sont devenus des zones de non droit. Il y a ces cadavres de pigeons qui tombent du ciel, et on y hait la police. L’ambiance est donc sombre comme il faut, glauque et pesante à souhait.

J’ai beaucoup aimé le personnage de Jules Bettinger. Il est blasé, cynique, a une bonne répartie et l’ironie facile. Le sarcasme et l’humour noir sont bien sûr au rendez-vous, dans des dialogues finement ciselés. L’écriture est efficace et embarque son lecteur pour le plonger dans Victory, son ambiance, puis l’action se fait haletante jusqu’à son dénouement. Il y a aussi un côté réaliste qui fait que cette histoire paraît très plausible, que ce soit dans la description de la ville ou les portraits de personnages.

Vu tous les points soulevés dans le paragraphe précédent, on pourrait penser que je sois très enthousiaste à cette lecture. Mais ce n’est pas vraiment le cas. J’ai plutôt été dérangée par l’histoire de Victory et les évènements qui la secouent. Le livre n’est pas mauvais, mais j’ai moins bien supporté les descriptions glauques des horreurs qui sont exécutées. J’ai d’ailleurs été plutôt étonnée de voir que c’était peu soulevé dans les chroniques, c’était donc peut-être un ressenti très personnel par rapport à cette histoire. Le livre n’est pas mauvais en soi, c’est un bon polar, très violent quand même, à l’aune de son contexte et de cette ville, Victory, et malgré le personnage, malgré les dialogues, malgré tous ces éléments qui font d’ordinaire les polars que j’aime, c’était plus dérangeant pour moi que jubilatoire.

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