Le Lagon noir – Arnaldur Indriðason

 

 

 

 

Arnaldur Indriðason
Le Lagon noir (traduit par Eric Boury)
Editions Métaillé, 2016
320 pages
Collection Noir

Présentation de l’éditeur

Reykjavik, 1979. Le corps d‘un homme est repêché dans ce qui va devenir le lagon bleu. Il s’agit d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik. Dans l’atmosphère de la guerre froide, l’attention de la police s’oriente vers de mystérieux vols effectués entre le Groenland et l’Islande. Les autorités américaines ne sont pas prêtes à coopérer et font même tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la police islandaise de faire son travail. Dans un climat de tension, conscients des risques qu’ils prennent, Erlendur et Marion Briem poursuivent leur enquête avec l’aide d’une jeune femme noire, officier de la base.

Le jeune inspecteur Erlendur vient d’entrer à la brigade d’enquêtes criminelles, il est curieux, passionné par son métier, soucieux des autres, mais il ne cache pas son opposition à la présence américaine sur le sol islandais.

En parallèle, il travaille sur une vieille affaire non résolue. Une jeune fille disparue sur le chemin de l’école quarante ans plus tôt, à l’époque où la modernité arrivait clandestinement dans l’île, portée par les disques de rock et les jeans venus de la base américaine.

Indridason construit un univers particulier, une atmosphère pénétrante et sans nostalgie, un personnage littéraire de plus en plus complexe, et  le roman noir, efficace, est transformé par la littérature.


Je connaissais cet auteur de nom, mais c’est le premier roman que je tentais de lui. Sa série met en scène Erlendur, un policier islandais. Ici, nous le découvrons dans l’une de ses premières enquêtes, autrement dit, des années avant les autres romans de la série. Il est donc plus jeune et (d’après ce que j’ai compris) moins désabusé.

Ici il est pris dans deux enquêtes, l’une sur la mort d’un ingénieur qui travaillait dans une base de l’aviation américaine – qui révèle les contacts difficiles entre les Islandais et les américains qui ont occupé le territoire pendant la guerre. L’autre est la brusque disparition d’une jeune fille alors qu’elle se rendait à l’école, des années plus tôt.

Deux enquêtes qui se croisent, se complètent, et pourtant… que c’était long ! Le roman est relativement court, mais il manquait franchement de dynamisme. Je comprends l’intérêt des romans policier qui prennent leur temps (ambiance, personnages, tout ça), et souvent c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Mais là rien à faire : je me suis ennuyée.

J’ai appris des choses cependant : découvrir l’Islande de la fin des années 1970 m’a paru intéressant et enrichissant. J’ignorais par exemple que les américains avaient occupé l’île. Il y a aussi l’histoire du Camp Knox, ces baraquements abandonnés par l’armée américaine, et devenus un quartier pauvre, à la réputation mal famée. On sent l’ancrage historique et social, et c’est le genre de chose qui me plaît beaucoup. En tout cas, quand je ne ressens pas cet effet de longueur et de lenteur dans l’intrigue, et que j’en fini par bailler (de frustration ?).

Rendez-vous manqué, donc. Une prochaine fois, peut-être ?

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Pottsville, 1280 habitants – Jim Thompson

 

 

Jim THOMPSON
Pottsville, 1280 habitants (traduit par Jean-Paul Gratias)
Editions Rivages, 2016
270 pages
Collection Rivages Noir

Présentation de l’éditeur

Shérif de Pottsville, 1280 habitants, au début du vingtième siècle,Nick Corey évite de trop se fatiguer à se mêler des affaires de ses administrés. Débonnaire, apparemment pas très malin, il se laisse même contester et humilier en public. Comme si ça ne suffisait pas, il est cocu et pourrait bien perdre son poste aux prochaines élections. Il décide donc de commencer à faire le ménage…

Première traduction intégrale du plus célèbre romande Jim Thompson, un classique incontournable.


Ce qui est amusant à propos de ce roman – et c’est ce qui m’a attirée au premier abord -, c’est l’histoire de sa traduction. En effet, lors de cette réédition pour l’anniversaire de la collection Rivages/Noir, ce qui fait parler de ce roman, ce sont les changements qu’a apporté la nouvelle traduction, illustrant en quelque sorte un avant et un après de la traduction comme métier et discipline littéraire. Le titre change, de « 1275 âmes » à « Pottsville, 1280 habitants », retrouvant ainsi ses 5 âmes perdues (le titre original étant : Pop. 1280). Certains passages avaient aussi été tronqués. Bref, si l’anecdote est plutôt amusante (plus d’information sur cette histoire de traduction ici et ), le roman l’est aussi (une chance).

Nick Corey, shériff à Pottsville, aime sa tranquillité plus que tout et, au grand dam de ses concitoyens, il ne tient pas vraiment à appliquer la loi. Il est débonnaire, passe ses journées renversé sur sa chaise, les pieds sur son bureau, le chapeau sur les yeux. Sa phrase préférée est « Je ne dirais pas que vous avez tort, mais je ne dirais pas que vous ayez raison non plus », un summum d’argumentaire et de fermeté. On le voit donc se faire humilier, quelqu’un sous-entend devant lui des doutes quant à la fidélité de sa femme, elle-même une furie qui passe son temps à le houspiller. Et puis il y a les notables qui menacent de le destituer, de soutenir un autre homme aux prochaines élections du shérif.

Quand la menace de perdre son poste se fait plus forte, il commence à faire le ménage. Et finalement, malgré son sens tordu du discours, son air pataud et sans volonté, on le découvre bien plus malin qu’il n’y paraît. Les toilettes publiques sous ses fenêtres qui l’empuantissent, les deux maquereaux qui l’ont cogné, le mari violent de sa maîtresse, il élimine de manière diablement efficace les obstacles et révèle être un manipulateur machiavélique et cynique. Si le côté pataud du personnage m’a d’abord semblé pénible, c’est diablement réjouissant de le voir effectuer sa métamorphose et d’assister à chacun de ses tours. Tout ça avec une vision du monde amorale et une logique implacable.

Ce roman de 1964 (première traduction française en 1966) est devenu un classique du roman noir et il mérite bien ses deux appellations. Ce type personnage est mythique : c’est l’anti-héros qu’on déteste. Et puis il y a ce style, ce ton : c’est Nick Corey le narrateur qui nous raconte cette histoire et s’il ne nous dévoile pas ses plans, on lit ses répliques avidement et il nous retourne la tête tout autant qu’à ses interlocuteurs. C’est aussi drôle, mais attention d’un humour noir et plutôt grinçant. Une excellente lecture !

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Exécutions à Victory – S. Craig Zahler

S. Craig ZAHLER

Exécutions à Victory (Traduit par Sophie Aslanides)

Editions Gallmeister, 2015

468 pages

Collection Néonoir

Présentation de l’éditeur

Après un échange bref et brutal avec un flic de l’Arizona, un homme d’affaires se suicide. La sanction tombe aussitôt. Jules Bettinger, le flic désobligeant mais très décoré, est muté avec femme et enfants dans un trou perdu. A Victory, dans le Missouri. Là des pigeons morts jonchent les rues et on dénombre plus de sept cent criminels pour un policier. Bientôt, dans cette ville glaciale, ce ne sont pourtant pas des pigeons mais des cadavres mutilés que Bettinger va ramasser à la pelle.


Jules Bettinger aurait dû faire preuve de plus de tact quand cet homme est venu lui parler de la disparition de sa très jeune petite amie avec un paquet d’argent sous le bras. Le suicide est brutal, tout comme la mutation à Victory, Missouri. Au delà du fait qu’il y fasse froid – chose que Bettinger déteste -, les statistiques de la criminalité sont affolantes : on dénombre 1 flic pour 700 criminels. Jules se met au travail, affublé d’un nouveau partenaire, Dominic Williams, policier rétrogradé pour avoir tabassé un suspect. L’arrivée de Bettinger bouscule un peu les habitudes du commissariat, et notamment celles de son coéquipier qui n’apprécie ni ses méthodes, ni sa façon de fouiner dans des affaires qui ne le concernent pas. Puis, deux jours après l’arrivée de Bettinger, c’est l’hécatombe et des attaques se multiplient en ville.

Exécutions à Victory se passe dans cette frange des USA où la loi a tellement peu d’effet que se pose la question, pour les policiers : comment faire son métier efficacement sans pencher vers l’illégalité ? Ce roman montre le moment où la question ne se pose plus puisque la survie devient le seul impératif.

L’auteur pose un fabuleux décor pour son récit noir et violent. Victory est une ville glaciale, miséreuse, avec des quartiers délabrés voire abandonnés qui sont devenus des zones de non droit. Il y a ces cadavres de pigeons qui tombent du ciel, et on y hait la police. L’ambiance est donc sombre comme il faut, glauque et pesante à souhait.

J’ai beaucoup aimé le personnage de Jules Bettinger. Il est blasé, cynique, a une bonne répartie et l’ironie facile. Le sarcasme et l’humour noir sont bien sûr au rendez-vous, dans des dialogues finement ciselés. L’écriture est efficace et embarque son lecteur pour le plonger dans Victory, son ambiance, puis l’action se fait haletante jusqu’à son dénouement. Il y a aussi un côté réaliste qui fait que cette histoire paraît très plausible, que ce soit dans la description de la ville ou les portraits de personnages.

Vu tous les points soulevés dans le paragraphe précédent, on pourrait penser que je sois très enthousiaste à cette lecture. Mais ce n’est pas vraiment le cas. J’ai plutôt été dérangée par l’histoire de Victory et les évènements qui la secouent. Le livre n’est pas mauvais, mais j’ai moins bien supporté les descriptions glauques des horreurs qui sont exécutées. J’ai d’ailleurs été plutôt étonnée de voir que c’était peu soulevé dans les chroniques, c’était donc peut-être un ressenti très personnel par rapport à cette histoire. Le livre n’est pas mauvais en soi, c’est un bon polar, très violent quand même, à l’aune de son contexte et de cette ville, Victory, et malgré le personnage, malgré les dialogues, malgré tous ces éléments qui font d’ordinaire les polars que j’aime, c’était plus dérangeant pour moi que jubilatoire.

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Témoin de la nuit – Kishwar Desai

Kishwar DESAI

Témoin de la nuit (traduit par Benoîte Dauvergne)

Editions de l’Aube, 2014

283 pages

Présentation de l’éditeur

Simran Singh, travailleuse sociale, est chargée d’une affaire délicate : une adolescente est retrouvée dans la luxueuse maison familiale, bâillonnée et brûlée après avoir été violée. Autour d’elle, treize cadavres empoisonnés. Pourtant la police soupçonne bientôt la jeune fille ! A charge pour Simran de découvrir la vérité, dans une société où naître fille peut s’avérer dangereux…

Best-seller traduit dans une dizaine de pays, Témoin de la nuit a reçu la Costa First Novel Award en 2010.


Simran Singh est une femme célibataire, qui a la quarantaine, chose inimaginable pour sa mère et une bonne partie de la population. Elle est travailleuse sociale bénévole, dans les prisons. Elle est appelée par un de ses amis, chef de la police de Jullundur dans le Punjab, sa ville d’origine, pour qu’elle parle à une jeune fille dépressive et traumatisée qui a survécu à l’assassinat de toute sa famille. La police la soupçonne et Simran est chargée de gagner sa confiance, de la faire parler et de découvrir sa version de ce qui s’est passé.

L’affaire est sordide. L’adolescente de quatorze ans, Durga, a été retrouvée dans la maison de sa famille, attachée à un lit, à moitié empoisonnée, brûlée et violée. Dans la maison, les membres de sa famille gisent assassinés, empoisonnés et pour certains poignardés. Les preuves manquent pour déterminer quel a été son rôle, ou elles sont trop accablantes et toutes accusent la jeune fille. En cherchant à se rapprocher de Durga, Simran enquête un peu sur sa famille, et sa soeur qui a disparu cinq ans plus tôt. La famille Atwal était une famille riche, aisée, et qui avait bonne réputation. Mais ils haïssaient une chose en particulier : leurs filles.

Je ne vais pas en dévoiler plus sur l’intrigue de cette histoire – elle mérite d’être découverte en même temps que Simran. Mais il est intéressant de voir cette femme libre et indépendante – elle fume, boit et couche avec des hommes en dehors du mariage – confrontée à des hommes qui la méprisent sur une affaire de femmes oppressées. On suit à la fois les pensées de Simran, son récit de l’enquête sur la famille de Durga et son idolâtrie pour les fils, une sorte de journal que Durga écrit en prison et un échange de mails entre Simran et Binny, la belle-soeur de Durga.

Ce roman noir est très ancré dans des faits de société qui ont encore cours en Inde au nom d’une tradition sinistre. Celle simplement que les filles sont un fardeau, et que la naissance d’une fille est un désastre quand celle d’un garçon est une bonne chose. L’auteur révèle un certain nombre de fait que j’ignorais et qui sont glaçants. Le foeticide est d’ailleurs courant. Dans certaines familles, les bébés de sexes féminins sont enlevés à leur mère dès la naissance, endormis à l’opium avec l’espoir qu’ils ne se réveillent pas. On a d’ailleurs des faits démographiques marquants : dans certains régions d’Inde le « sex ratio » est de moins de 500 femmes pour 1000 hommes.

Un polar noir, très noir, qui va visiter l’aspect sinistre de la société indienne, puisqu’on a aussi un aperçu de la corruption de la police et du système judiciaire, sans parler de viol, du commerce des femmes, et des mariages arrangés. Tout ce récit n’aurait pas été possible si le personnage n’avait pas été une femme indépendante. Cela fait que le récit est trouble : pas de manichéisme. On a son point de vue, donc son jugement – souvent vacillant – sur les protagonistes qu’elle va côtoyer. Et finalement tout n’est pas tranché. L’histoire est horrible, le portrait de cette famille est glaçant, mais pour autant, en ce qui concerne les autres personnages impliqués – le chef de la police par exemple -, leur rôle est moins clair, et il est difficile de les juger.

Le style n’est pas transcendant, c’est même de ce point de vue-là assez oubliable, mais tout le contexte du roman, ce qu’il montre de la société indienne est passionnant : les traditions, les relations avec les parents, le contexte social et politique, l’Histoire de la région. C’est ce qui me plaît autant dans ce genre de roman, très noir, mais très ancré dans leur contexte social et qui font apprendre beaucoup de choses à leurs lecteurs. Je le conseille donc pour cette raison et je suis curieuse de lire d’autres aventures de Simran Singh.

Pour en savoir plus : le documentaire radio de Julie et Jean-Philippe Navarre « Collection Particulière : La condition des femmes en Inde » (France Culture).

Lasser, Détective des Dieux, 1. Un Privé sur le Nil – Sylvie Miller et Philippe Ward

Sylvie MILLER et Philippe WARD

Lasser, Détective des Dieux, 1. Un Privé sur le Nil

Editions Critic, 2012

327 pages

Collections Fantasy

Présentation de l’éditeur

1935, Le Caire. Jean-Philippe Lasser, détective privé de seconde zone, hante le bar de l’hôtel où il a posé ses valises et ses bureaux, en attendant le coup qui rapportera gros. Pour le moment, il ne décroche que des petites affaires, celles que tous ses confrères ont refusées…

La dernière en date pourrait bien changer la donne : la déesse Isis en personne vient lui demander de retrouver le très convoité manuscrit de Thot. Or, si l’opportunité peut le rendre plein aux as, elle peut aussi le laisser sur le carreau. Malgré ses réticences, il n’est pas en mesure de refuser : dans cette Égypte pharaonique où les Dieux marchent parmi les hommes, quand les premiers ordonnent, les seconds obéissent.

Délaissant son précieux seize ans d’âge, il se lance dans une succession d’enquêtes rocambolesques qui le verra peut-être devenir le seul, l’unique, détective des dieux !


Jean-Philippe Lasser est un détective privé. Il officie en Gaule, dans un monde où les dieux antiques sont toujours vénérés, et même plus ! ils vivent et marchent parmi les hommes. Lasser rejoint l’Égypte pour fuir le mari puissant d’une de ses clientes et après quelques enquêtes sans importances, il est contacté par Isis, la puissante déesse pour une mission spéciale.

Accepter cette enquête allait bouleverser ma petite vie pénarde. Ou pire : me mettre en danger. Peut-être valait-il mieux décliner gentiment et renvoyer la dame chez elle – encore que, vu le personnage, je ne voyais pas trop comment m’y prendre.

Après cette première enquête, il lui est confié d’autres missions, toutes en lien avec des divinités égyptiennes. Comme tout détective privé dans la tradition du roman noir, il se fait des amis et des alliés, comme Fazimel, la réceptionniste de son hôtel qui l’aide régulièrement. Il se fait aussi des ennemis, comme Seth, le dieu, qui se fait une joie de le menacer et de le faire tabasser régulièrement par ses sbires.

Cette reprise des caractéristiques du roman noir dans un contexte de fantasy finalement assez proche du contexte dans lequel le roman noir à émergé (à part les dieux, le développement technologique, la mode et les mentalités sont celles des années 1930-1940) est plutôt jouissif. On retrouve l’archétype du privé un peu minable qui préfère passer son temps à boire, mais qui doit bien faire une enquête de temps en temps pour payer son whisky. Pourtant tout cela est bouleversé par le pouvoir des dieux, le faits qu’ils sont sans cesse en conflits les uns avec les autres – même au sein d’un même panthéon – et que les humains en pâtissent forcément. Heureusement, les auteurs ne sont pas des adeptes du « Deus ex machina » pour résoudre les enquêtes et les situations inextricables.

J’ai eu du mal à démarrer ce roman, parce que le style me dérangeait en peu, j’avais l’impression qu’il ne sonnait pas toujours juste (parfois trop élagué et manquant de nuances ?). Je n’ai pas vraiment réussi à expliquer cette impression, mais, comme elle n’est réapparue que très sporadiquement, c’était peu gênant. Et puis par rapport à ce monde trop cool avec des dieux, c’était peanuts ! (ou des cacahuètes ^^). Par contre c’est très cliché et mieux vaut un autre guide que Lasser pour découvrir l’Egypte.

En tous cas, ce mix polar/fantasy est vraiment sympathique et si ce n’est pas le roman de l’année, il se lit bien et permet de passer une bonne lecture, sans prise de tête.

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Lune captive dans un oeil mort – Pascal Garnier

Pascal GARNIER

Lune captive dans un oeil mort

Editions Zulma, 2009

156 pages

Présentation de l’éditeur

Martial et Odette viennent d’emménager dans une résidence paradisiaque du sud de la France, loin de leur grise vie de banlieue. Les Conviviales offrent un atout majeur : protection absolue, et sécurité garantie – pour seniors uniquement. Assez vite, les défaillances du gardiennage s’ajoutent à l’ennui de l’isolement. Les premiers voisins s’installent enfin. Le huis-clos devient alors un shaker explosif : troubles obsessionnels, blessures secrètes, menaces fantasmées du monde extérieur. Jusqu’à ce que la lune, une nuit plus terrible que les autres, se reflète dans l’oeil du gardien…

Avec beaucoup d’humour et de finesse, malgré la noirceur du sujet, Pascal Garnier brosse le portrait d’une génération à qui l’on vend le bonheur comme une marchandise supplémentaire. Une fin de vie à l’épreuve d’un redoutable piège à rêves.


Martial et Odette ont acheté une maison aux Conviviales, la résidence surveillée pour retraités et personnes âgées, censée être un paradis. Au début du roman, ils sont seuls. Ils s’ennuient. Puis vient le premier couple de voisins, suivis de peu par une personne seule. Entre l’ouverture du club animé par Nadine, les matinées à la piscine et les promenades dans les environs, l’entente est cordiale. Pourtant il suffit d’un grain de sable pour gripper le système et alors le huis-clos devient un cauchemar.

Drôle de cadre que celui de ce roman. Le plus bizarre, c’est que vu le titre et vue la quatrième de couverture (enfin le rabats pour les éditions Zulma), c’est sûr et certain que ça va mal se terminer. Le lecteur le sait, et pourtant, il se fait presque surprendre par l’auteur qui amène la discordance de manière subtile, par petites touches, graduellement, jusqu’au drame.

Oui, c’était comme de vivre en vacances, à la différence près que les vacances avaient une fin alors qu’ici il n’y en avait pas. C’était un peu comme s’ils s’étaient payés l’éternité, ils n’avaient plus d’avenir. Preuve qu’on pouvait s’en passer.

Ce qui m’a amené vers ce roman, c’est son titre : « Lune captive dans un oeil mort ». En un mot, je trouve ça sublime.

On va passer successivement dans la tête de chaque personnage, découvrant tour à tour leur personnalité, leur mentalité, leurs secrets. Dans un huis-clos pareil, c’est bien les secrets qui volent en éclats quand la crise explose. L’ambiance glauque, alimentée de paranoïa, est vraiment bien rendue par son auteur qui développe un sacré art du suspens. Il se fait aussi un plaisir de décortiquer les travers contemporains et on y plonge en même temps que ces personnages.

Je me trouve un peu à court de mots pour parler plus avant de ce petit roman, mais j’ai beaucoup apprécié cette ambiance, cette descente aux enfers, cette vision assez noire de la société française. C’est le genre de romans dans lequel on se laisse embarquer sans effort, et qu’on avale sans y prendre garde. Attention toutefois, c’est chaud et salé !

Le Mauvais – Shuichi Yoshida

Couverture - Le mauvais

Shuichi YOSHIDA

Le Mauvais

(traduit du japonais par Gérard Siary et Mieko Nakajima-Siary)

Editions Philippe Picquier, 2014

509 pages

Collection poche

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Présentation de l’éditeur

Par une nuit de neige, une jeune femme est étranglée au col de Mitsuse. L’enquête policière, en cherchant à découvrir la vérité, fait surgir de l’ombre ceux qui l’ont connue, parents, amies, collègues, sans oublier les hommes qu’elle rencontrait, et dans la lumière où ils se tiennent tour à tour, les points de vue divergent, le blanc vire au noir, la victime perd son innocence. Peu à peu se dessinent les liens unissant ce petit monde qui gravitait autour d’elle, et c’est alors que le mauvais n’est plus celui qu’on croit…

S’il est vrai que l’enquête, de révélations en retournements de situation, nous tient sans cesse en haleine, elle sait surtout nous troubler et nous émouvoir, en nous montrant ces êtres si vulnérables à travers leurs mensonges, capables de générosité et de passion malgré leurs petitesses, humainement nourris de bien et de mal.

Mon avis

En vidéo :

Et la version écrite :

On se trouve sur l’île de Kyushu, la grande île au sud du Japon. Le corps d’une jeune femme est retrouvé au col de Mitsuse, une route reliant les villes de Fukuoka et de Saga. Le Mauvais raconte les circonstances qui ont mené au crime et, en parallèle de l’enquête, on va suivre tous les personnages qui sont liés de loin ou de près à la victime.

La victime, c’est Yoshino Ishibashi, une jeune femme courtière en assurance, qui menait une sorte de double vie. Elle avait inventé auprès de ses collègues une relation amoureuse avec Masuo, un étudiant fortuné, alors qu’elle était inscrite sur un site de rencontre et qu’elle pratiquait une forme de prostitution.

Après ce meurtre, on va suivre plusieurs personnages : le père de Yoshino, Yuishi Shimizu, un des hommes que Yoshino fréquentait et qui est donc un des suspects du meurtre, et son entourage. On va donc les suivre jusqu’à la résolution du crime, à savoir l’identification et la capture du coupable.

Si on reste cohérent avec le titre, on pourrait penser que ce sera le mauvais annoncé par le titre, mais le roman est loin d’être aussi manichéen en terme de valeurs morales. L’auteur s’attache à faire le portrait qu’une société sordide, la société japonaise, celle de la province, en tous cas, où la jeunesse doit affronter ses déconvenues, où le cloisonnement social est telle, que pour s’élever, Yoshino va se prostituer occasionnellement, afin de pouvoir s’offrir ce dont elle a envie. C’est une société consumériste, qui mène une vie virtuelle, sur les sites de rencontre notamment, mais dont le quotidien reste minable.

Le mauvais n’est donc pas celui qu’on pense. Rien n’est aussi simple dans ce roman. L’auteur met en scène de nombreux personnages, multipliant ainsi les points de vue, les portraits, nuançant les caractères. Au travers des différents chapitres, les possibilités d’interprétation se multiplient. Il est difficile au lecteur d’adopter une position nette envers les personnages ou leurs actions, puisqu’elles finissent par être contrebalancées. La grand-mère fragile qui se fait racketter par des voyous qui veulent lui vendre des médicaments, on la croit faible, puis elle trouve la force de refuser de payer.

Policier, récit de vie, le genre n’est pas aussi marqué. On retrouve des tendances polar identifié : on a du roman à énigme avec l’enquête et la résolution du crime, on a du roman noir avec ces descriptions de la société provinciale du Japon actuel, on a aussi du suspense. Il n’en reste pas moins que l’auteur fait de cette province japonaise un tableau très réaliste. Il prend les personnages dans leur entier, annonçant les qualités, les défauts, les rêves avortés, les désirs honteux, les culpabilités, brossant leur solitude, leurs déconvenues, la pesanteur de leur vie un peu sordide.

Le Japon est un pays qui me fascine depuis quelques années maintenant. A force de lire des romans ou des mangas, de voir des films ou des dramas, ces séries japonaises, je me suis fait une image du Japon. Je ne dirais pas que ce roman a révolutionné cette vision, mais il l’a complétée, comme ce fut le cas pour les autres romans de Shuichi Yoshida. Ce que j’aime particulièrement chez cet auteur, ce sont les portraits qu’il fait, les personnages qu’il met en scène. Ce ne sont pas des héros, ce sont des gens normaux, avec des qualités, des défauts, qui vivent leur vie, leur quotidien comme ils le peuvent en accord ou pas avec leurs aspirations. J’ai vraiment accroché à ce roman, à ces personnages, à ces descriptions réalistes qui viennent nourrir l’intrigue policière jusqu’à son dénouement.

Si le Japon est un pays qui vous intrigue, si vous avez envie de gouter à l’ambiance provinciale de Kyushu, et si les turpitudes humaines ne vous font pas peur, lisez-le !

ABC thriller polars