Le Quatrième Mur – Sorj Chalandon

 

 

 

 

Sorj CHALANDON
Le Quatrième mur
Editions Grasset, 2013
325 pages

Présentation de l’éditeur

« L’idée de Samuel était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.

Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi, le petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne… »


Georges fait partie de la génération des bacheliers de 1968. Très militant, il rencontre Samuel Akounis, dramaturge grec qui a fui la dictature et la répression dans son pays. La vie les rapproche, les sépare, et un beau jour, Samuel, malade, appelle Georges à son chevet. Il lui demande de prendre sa place dans un projet fou : monter Antigone de Jean Anouilh dans le Liban en guerre, en faisant jouer les personnages de la pièce par des membres des différents camps qui s’affrontent, afin d’accorder à ces peuples une trêve poétique le temps de la représentation. Mais la guerre a peu de considération pour les « trêves poétiques ».

Le roman retrace d’abord la rencontre de Georges et de Samuel. C’est Georges notre narrateur, et comme lui nous nous laissons séduire par Samuel et ses convictions. Et quand il s’agit de s’envoler pour le Liban pour monter une forme d’utopie éphémère, eh bien nous partons, pleins de bonne volonté et prêt à diffuser Antigone et son symbole dans ce pays en guerre. Mais à Beyrouth, dès que Georges doit visiter chacun des acteurs, la réalité le rattrape. Circuler est difficile, tout comme convaincre juifs, chrétiens, palestiniens et chiites de coopérer à la création de cette pièce. Chacun a sa propre vision de la pièce et interprète le personnage d’Antigone et son combat différemment. La guerre est bel et bien présente : tirs, bombes, bâtiments en ruine, contrôles à chaque coin de rue, morts, massacres. Georges se retrouve pris par ce projet, par cette guerre, et il va en être changé à jamais.

Ce roman est une claque ! Le sujet est d’abord très fort et l’écriture, sublime, en rend toute la complexité. J’ai particulièrement aimé la présence, tout au long du roman, d’Antigone et de son combat, de sa résistance. Son symbole est fort et l’interprétation qu’en fait Sorj Chalandon donne envie de relire la pièce pour la redécouvrir sous cette nouvelle lumière. C’est une lecture puissante et bouleversante qui raconte la guerre dans toute sa brutalité.

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Chaos, 1. Ceux qui n’oublient pas – Clément Bouhélier

Clément BOUHELIER
Chaos, 1. Ceux qui n’oublient pas
Editions Critic, 2016.

Présentation de l’éditeur

Paris, gare de Lyon. Une jeune femme brise une éprouvette et libère un virus inconnu qui se nourrit de la mémoire et frappe sans distinction d’âge, de sexe ou de milieu social.

Peu à peu, les infectés perdent toute capacité à penser et à agir. Malgré les mesures gouvernementales, l’épidémie se répand dans le pays, et même au-delà. Bientôt, le monde se peuple de « zombies », coquilles vides, errantes, répétant le même geste à l’infini.

Au milieu des décombres survivent quelques miraculés, des immunisés. Parmi eux, Chloé, Phil’, Claudy et Arthur. Ils n’ont rien en commun et ne se connaissent pas. Pourtant, une voix mystérieuse leur souffle de se rencontrer.

Dans cette France en proie au chaos, ils doivent découvrir qui a déclenché la pandémie et, surtout, mettre fin à son œuvre de destruction.


Même si le mot « zombies » apparaît sur la 4e de couverture, on est loin de l’habituel image du zombie décomposé anthropophage. Clément Bouhélier nous raconte bien une histoire de contagion, de maladie, mais celle-ci à un effet un peu différent. Les personnes touchées perdent toute mémoire, toute initiative, toute concentration, toute conscience de ce qui les entoure, comme un Alzheimer se déclenchant brutalement à tout âge. Très vite, les autorités sont dépassées par le nombre de malades, le gouvernement prend les pleins pouvoirs, mais l’armée ne contrôle plus rien, pas même ses propres soldats, et la peur de la contagion incite à la réclusion ou à la violence.

Au milieu de la catastrophe, nous suivons plus particulièrement 4 personnages qui luttent pour s’en sortir alors même qu’une voix mystérieuse semble les guider et attendre d’eux qu’ils agissent pour… sauver le monde peut-être.

L’auteur nous montre ainsi une apocalypse causée par une épidémie depuis le moment où une éprouvette est jetée sur le sol répandant un virus, jusqu’à l’implosion de la société. Il en détaille chaque étape : la découverte du premier malade, les tentatives de la médecine, les médias qui s’en mêlent, le gouvernement qui prend des mesures – trop tard ou pas assez efficaces, etc. La façon dont il décrit les réactions du gouvernement, de l’armée, des médias, de la population qui échappe aux premières vagues de contagion construit une ambiance très réaliste – et qui fait froid dans le dos. Mais, les 200 premières pages sont très longues. La contagion est décrite par le menu et c’est vite devenu interminable. Certes, cela permet de poser une atmosphère, d’installer les personnages, et d’instiller une pointe d’étrange qui va nous guider vers la fin du roman, mais ce fut pour moi un peu laborieux. La fin du roman finit par apporter des éléments de réponse qui ont relancé mon intérêt, mais, malgré tout, la rencontre annoncée dans la 4e de couverture n’a pas encore eu lieu alors que je m’attendais au moins que ça termine là-dessus.

« Chaos » : le titre est bien choisi, tant c’est ce dont il s’agit. Les quatre personnages qui pourtant se détachent en deviennent presque accessoires. On les connaît assez peu et ils sont pris dans la masse des autres personnages que l’on a croisé ici et là, au cours de la contagion ou de la panique initiale. Le dernier quart du roman les met plus en valeur, mais je retiens surtout le chaos ambiant, l’effondrement de la société et de ses institutions, le repli sur soi jusqu’à la violence.

En conclusion, je reste mitigée sur ce roman. Je reconnait ses qualités : l’ambiance, la peinture du chaos et de ce qui y a mené, le style précis et fluide, et cette façon de révéler les pensées profondes des personnages comme s’ils ne pouvaient se les avouer. Mais les 200 premières pages ont été lues de manière trop hachée pour surpasser cette frustration du « ça n’avance pas ! » Je lirais cependant la suite. Parce que c’était un premier roman et que c’est prometteur pour de futures réalisation. Et parce que je VEUX savoir le fin mot de l’histoire. Le deuxième (et dernier) tome est d’ailleurs sorti tout récemment, je me laisse quelques mois avant de me le procurer et de me plonger à nouveau dans le Chaos.

Temps glaciaires – Fred Vargas

Fred VARGAS
Temps glaciaires
Editions Flammarion, 2015
489 pages

Présentation de l’éditeur

Adamsberg attrapa son téléphone, écarta une pile de dossiers et posa les pieds sur sa table, s’inclinant dans son fauteuil. Il avait à peine fermé l’oeil cette nuit, une de ses soeurs ayant contracté une pneumonie, dieu sait comment.

– La femme du 33 bis ? demanda-t-il. Veines ouvertes dans la baignoire ? Pourquoi tu  m’emmerdes avec ça à 9 heures du matin, Bourlin ? D’après les rapports internes, il s’agit d’un suicide avéré. Tu as des doutes ?

Adamsberg aimait bien le commissaire Bourlin. Grand mangeur grand fumeur grand buveur, en éruption perpétuelle, vivant à plein régime en rasant les gouffres, dur comme pierre et bouclé comme un jeune agneau, c’était un résistant à respecter, qui serait encore à son poste à cent ans.

– Le juge Vermillon, le nouveau magistrat zélé, est sur moi comme une tique, dit Bourlin. Tu sais ce que ça fait, les tiques ?


Adamsberg est sollicité par le commissaire Bourlin à propos d’un suicide qui lui semble suspect à cause d’un signe étrange dessiné sur les lieux du crime. Un témoignage opportun les amène à un autre suicide suspect, à une étrange affaire qui s’est déroulée en Islande dix ans plus tôt, et à un club reconstituant les assemblées révolutionnaires de la Terreur.

Je connais bien l’œuvre de Fred Vargas, aussi me plonger dans son dernier c’est comme retrouver un environnement familier : on connaît les personnages, et on se régale de leurs manies. En effet, le commissaire Adamsberg est un fascinant personnage. Du genre brouillon, rêveur, avec une intuition redoutable quand il s’agit de mettre le doigt sur le détail qui résoudra tout. Son équipe est aussi des plus particulières, entre Danglard, le puits de science, Retancourt, la force de la nature, et les autres, parmi lesquels un hypersomniaque et un gros chat. On trouve aussi dans cet épisode un sanglier apprivoisé – détail crucial !

Tout ça nous mène et nous égard dans une enquête qui a ses longueurs mais qui se révèle surprenante. C’est toujours un bonheur que de retrouver ces personnages dans un nouveau roman. J’aime toujours autant, aussi n’hésitez pas à lire ces romans ou à les découvrir !

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Rêves de Gloire – Roland C. Wagner

Roland C. WAGNER
Rêves de gloire
Editions L’Atalante, 2011
697 pages
Collection La Dentelle du Cygne

Présentation de l’éditeur

Le 17 octobre 1960 à 11 h 45 du matin, la DS présidentielle fut prise sous le feu d’une mitrail­leuse lourde dissimulée dans un camion à la Croix de Berny. Le Général décéda quelques instants plus tard sur ces dernières paroles : « On aurait dû passer par le Petit-Clamart. Quelle chienlit… »

De Gaulle mort, pas de putsch des généraux, pas d’OAS, pas d’accords d’Évian, pas de réfé­rendum, et Alger reste française. De nos jours, à Alger, l’obsession d’un collec­tionneur de disques pour une pièce rare des années soixante le conduit à soulever un coin du voile qui occulte les mystères de cette guerre et de ses prolongements…


Rêves de gloire est un roman que j’ai acheté pour son auteur et pour la batterie de prix qu’il avait gagné – Prix Utopiales du meilleur roman européen, Prix du Lundi, Prix ActuSF de l’uchronie, tout ça en 2011 – il y a 2 ou 3 ans. Mais je l’avais à peine ouvert, effrayée que j’étais par sa densité (697 pages, tout de même). J’ai fini par mettre ce roman dans ma PAL d’automne, et il y est passé.

Rêves de Gloire est une uchronie qui prend pour point de divergence historique la mort du Général de Gaulle en octobre 1960 lors d’un attentat à la mitrailleuse contre sa voiture. Avec sa mort, c’est toute la guerre d’Algérie et l’histoire de sa conclusion qui sont bouleversées : pas d’accords d’Evian, l’Algérie devient indépendante, mais la France conserve des enclaves autour d’Alger et de deux autres villes.

En parallèle, un mouvement se crée autour de la Gloire, drogue distribuée par un certain Tim pour diffuser une vision mystique. En résulte le lancement d’une légende qui va attirer des jeunes venus de toute la France et de plusieurs pays d’Europe par la promesse d’un nouveau mode de vie festif. Les autorités françaises n’aiment pas qu’on dévergonde ses jeunes et les vautriens (contraction de vaurien et vautré) émigrent à Alger pour y créer des communautés.

Cette histoire est raconté par plusieurs points de vue différents, à travers plusieurs témoignages de personnes qui ont participé à différents moments de ce mouvement : ceux qui ont connu ses débuts, festifs et insouciants, et ceux qui ont vécu ses difficultés et l’extrême pauvreté et le dénuement dans lesquels certains communautés se sont retrouvées. Et il y a des acteurs plus ou moins bien identifiés qui ont participé aux événements politiques et qui donc témoignent des causes et conséquences de choix politiques faits durant ces années complexes.

Il y a aussi ce collectionneur de vinyles à la recherche d’un disque extrêmement rare enregistré à l’époque et qui pour le retrouver va mettre à jour les événements marquants de ces années 1960-1970 : la tension politique entre Alger et la France, entre des indépendantistes radicaux et des mélancoliques de l’Algérie française, alors qu’Alger devient un enjeu déterminant du conflit qui ne demande qu’à éclater entre les deux pays ; le développement de ces communautés, fondées sur l’entraide et le partage, et sur des valeurs révélées par la Gloire, de ces mouvements non-violents d’engagement contre la guerre ; l’avènement de la musique psychodélique et de nombreux groupes plus ou moins engagés dans les mouvements de leur époque.

C’est un roman qu’il est difficile d’aborder, parce qu’il est dense, foisonnant et que son intrigue peut difficilement se résumer en deux lignes (en témoignent les paragraphes précédents). Il se fait le portrait d’une époque – les années 60-70 et ses mouvements communautaires hippies, non-violents, engagés pour un autre mode de vie – tout en exposant les enjeux politiques et sociétaux suscités par une ville – Alger. Il porte son titre à merveille : la Gloire a suscité l’envie de constituer des communautés, une manière de vivre alternative, mais ce fantasme n’est qu’un rêve et a vite produit de nombreuses désillusions.

Tout cela doit paraître bien complexe, l’aspect polyphonique des récits qui se répondent et se croisent est peut-être perturbant. Il faut en effet faire le liens entre les différents pour appréhender le tableau en entier. Mais tout cela est très bien mené par son auteur. Il a réussi à faire un récit cohérent, et qui, si tant est qu’on veuille faire l’effort de s’accrocher un peu de sortir de sa zone de confort, est passionnant.

Quant à moi, vous l’aurez deviner, j’ai adoré cette lecture, je me suis faite embarquée sans m’en rendre compte et j’ai été fascinée. Par cette époque, par ce récit, par ce qu’on peut en tirer, par les traces qu’il en reste peut-être aujourd’hui. J’ai été bien inspirée d’ailleurs de ne pas le lire plus tôt, parce que je pense que, il y a un an ou deux, je n’aurais pas eu la maturité nécessaire pour apprécier pleinement ce roman et ses enjeux. Je vous recommande chaudement ce roman.

Et une chronique en vidéo !

Dans les ombres sylvestres – Jérôme Lafargue

 
Jérôme LAFARGUE
Dans les ombres sylvestres
Quidam Editeur, 2009
182 pages
Collection Made in Europe

Présentation de l’éditeur

Un homme sauvage, jeteur de sort, venu d’un nulle part archaïque et terrifiant, s’installe à Cluquet, petit village pris entre l’océan et une forêt tout aussi immense. On l’y craint comme on profite de ses dons, jusqu’à ce que la guerre l’emporte comme des millions d’autres. Mais ce révolté dans l’âme a-t-il tout à fait disparu ?

Audric, son arrière-petit-fils, éprouve d’énormes difficultés à assumer cette ascendance pesante, dans un hameau désormais abandonné par la faute de son aïeul et de sa magie funèbre mais qu’il ne peut lui-même se résoudre à quitter. N’est-il qu’un fétu de paille balloté par l’histoire sombre de sa famille ? Ou quelqu’un d’encore plus inquiétant, esprit insurgé porteur d’un destin qui le dépasse ?

Dans les ombres sylvestres n’est pas seulement une ode à la forêt et ses enchantements. C’est aussi un portrait à fleur de peau d’un homme fragile, amoureux, et désespéré à l’idée de ne pas se montrer à la hauteur d’ancêtres hors du commun dans un monde qui se disloque jour après jour.


Aubric, dans ce roman, se fait narrateur pour raconter l’histoire de sa famille. Celle-ci commence avec Elébotham, un homme sorti d’on ne sait où et qui s’est taillé une réputation de rebouteux. Osmin puis Jaguen – le père d’Aubric – et Aubric lui-même ont dû vivre avec cette légende, dans la maison en haut des dunes, entre la forêt et la mer. Aubric raconte son histoire, en mettant en perspective sa propre vie et sa personnalité à l’aune de cette ascendance. Il va aussi chercher à explorer plus en détail la vie de son arrière-grand-père, pour savoir enfin d’où il vient et d’où il tire ses dons de rebouteux.

Ces recherches sont l’entrée dans le roman d’une sorte de surnaturel, un monde fantastique, de sorcellerie, qui prend ses origines dans la croyance populaire et dans les jungles africaines. Cependant, un doute s’insinue : le narrateur ne serait-il pas fou ?

Le style est délicat, plutôt joli, pour décrire la grandeur des bois, de l’océan, ou les tourments du narrateur. Le roman est étonnant, loin de l’ambiance champêtre attendue avec le titre. Je peine un peu à mettre des mots sur cette lecture. Je ne l’ai pas détestée, elle m’a plutôt intéressée, elle est déroutante (avec une fin qui remet tout en question), atypique. En tous cas, ça m’a fascinée.

Un roman pour visiter les Landes, se perdre entre la forêt et la mer, et découvrir une légende. Un roman unique en son genre, peu connu, mais qui mériterait un plus grand public.

Le Roi n’a pas sommeil – Cécile Coulon

Cécile COULON

Le Roi n’a pas sommeil

Editions Points, 2014

152 pages.

Présentation de l’éditeur

Thomas Hogan aura pourtant tout ait pour exorciser ses démons – les mêmes qui torturaient déjà son père. Quand a-t-il basculé ? Lorsque Paul l’a trahi pour rejoindre la bande de Calvin ? Lorsqu’il a découvert le Blue Bird, le poker et l’alcool de poire ? Lorsque Donna l’a entraîné naïvement derrière la scierie ?

Prix Mauvais genre 2012 (France Culture – Le Nouvel Observateur).


William Hogan rêvait de posséder une maison et un grand terrain couvert de forêt. Il a eu un héritage, a acheté la maison et le terrain, a épousé Mary. Il se tue à la tâche pour entretenir sa propriété, et il est donc peu présent quand naît Thomas. L’enfant est chétif. Sa mère l’adore, son père l’impressionne. Quand ce dernier meurt après un accident, Thomas continue de vivre et de grandir sous son ombre. Fragile et vulnérable, il est bon en classe, généreux, mais le caractère de son père semble le rattraper.  Il devient taiseux, se met à boire, joue au poker. Il vit sur la propriété de son père, la seule chose dont il rêve. Les gens l’énervent de plus en plus. Et un soir, tout dérape.

Puppa ne connaissait pas Thomas, ils ne s’étaient jamais vraiment parlé, mais tout dans l’attitude du môme lui rappelait la violence contenue qui avait frémi chez William. Sa façon de se tenir en retrait, son regard quand une gamine criait trop fort, le mouvement de ses lèvres sans que le moindre son s’en échappe, il y avait quelque chose de son père en lui, un mauvais sang qui roulait dans ses veines : l’écume avant l’orage.

 Notre histoire se place dans une sorte d’Amérique fantasmée, une petite ville dans une région forestière éloignée des centres d’activité, un temps indéterminé, mais proche de nous. L’histoire est celle de Thomas et de l’héritage légué par son père, l’amour pour une terre et une maison, et une rage rentrée. Sa vie a basculé un jour. Comment, on l’ignore encore. Pourquoi, c’est ce que le roman va nous raconter.

Le roman est court, le style dense, précis, percutant et créateur d’une ambiance bien particulière. Un déterminisme latent guide le récit, avec l’idée qu’il n’y a pas d’avenir possible pour notre personnage, et pour ceux qui l’entoure, si ce n’est dans le chemin déjà tracé par les parents. La violence paternelle a engendré un jeune homme tourmenté, qui va subir et user de cette violence. J’ai aimé ce roman pour cette ambiance, sobre, de violence rentrée et d’horizon bouché. C’est une oeuvre remarquable pour une auteure jeune (un an de plus que moi), et qui fait parler d’elle.

La Mort est mon métier – Robert Merle

Robert MERLE

La Mort est mon métier

Editions Folio, 2006

369 pages

Présentation de l’éditeur

Le Reichsführer Himmler bougea la tête, et le bas de son visage s’éclaira…

– Le Führer, dit-il d’une voix nette, a ordonné la solution définitive du problème juif en Europe.

Il fit une pause et ajouta :

– Vous avez été choisi pour exécuter cette tâche.

Je le regardai. Il dit sèchement :

– Vous avez l’air effaré. Pourtant, l’idée d’en finir avec les Juifs n’est pas neuve.

– Nein, Herr Reichsführer. Je suis seulement étonné que ce soit moi qu’on ait choisi…


A qui puis-je dédier ce livre, sinon aux victimes de ceux pour qui la Mort est un Métier.

Robert Merle raconte dans ce roman la vie de Rudolf Lang, un homme allemand né en 1900, qui a fait la guerre très jeune et qui a été un fervent « serviteur » de la dictature nazie. On le voit jeune, subir la présence de son père, un allemand fier de son pays, très chrétien, très strict, faisant régner une discipline de fer. C’est cette discipline qui lui permet de grimper quelques échelons dans la hiérarchie de l’armée pendant la Première Guerre mondiale. On voit éclore ses convictions extrémistes alors qu’il subit le chômage après la défaite de l’Allemagne, on le voit se relever en adhérant au parti nazi qui va tout de suite comprendre son potentiel et l’exploiter. Rudolf Lang a vraiment existé, il s’appelait Rudolf Hoess et il a été le commandant du camp d’Auschwitz.

Robert Merle a construit son roman à partir de la retranscription d’un entretien d’un psychologue avec cet homme au moment du procès de Nuremberg. Il a comblé les trous de sa biographie en romançant et en imaginant sa vie. Il s’est aussi beaucoup documenté sur ce qui s’est passé à Auschwitz, et sur ce qui a amené les nazis à construire les camps de cette façon.

Il est très intéressant d’avoir cette édition, avec la préface de Robert Merle, écrite en 1972, vingt ans après la première publication du roman. Elle permet de remettre ce roman dans son contexte : en 1952, l’horreur des camps avait déjà été évacuée, devant des impératifs politiques. Il avait beau être « démodé » quand il a été publié, ce roman mérite d’être toujours lu. Il est diablement efficace et parvient parfaitement à rendre compte de l’horreur de ce que ça a été dans les camps. C’est d’ailleurs pire quand on a le point de vue du bourreau – un bourreau qui est un rouage particulièrement zélé et discipliné -, quand on voit le processus de construction d’une telle machine de guerre.

Ce portrait, cette histoire sont glaçants. Par bien des aspects, c’était plus horrible que tout ce que j’avais déjà pu lire ou voir sur les camps de concentration. Est-ce que je le conseille ? Disons que si ce genre de récit vous intéresse, avec ce point de vue si proche de l’horreur, oui, allez-y.

Pour conclure sur ce roman, un dernier mot de la part de l’auteur, extrait de la préface de 1972 :

« Il y a eu sous le Nazisme des centaines, des milliers de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »

XXe siècle